CLIMAT. ET SI NOUS ARRÊTIONS DE FAIRE SEMBLANT ?

Capture d’écran 2020-02-15 à 08.04.03

Retour de notre #JourDuPenseur dominical avec un tout nouveau livre passionnant, titré “20 penseurs pour 2020″, rassemblant vingt articles majeurs éclairant les mutations du moment : crise écologique, émancipation des femmes, révolution numérique, métamorphose de la démocratie et du capitalisme … au travers d’une sélection d’articles réalisés par la rédaction de Philosophie Magazine, à partir d’articles récents issus des plus grands titres de la presse internationale. La pensée est liée à l’événement “comme le cercle à son centre” disait Hannah Arendt. Ces 20 “exercices de pensée”, nous explique Martin Legros, rédacteur en chef de Philosophie Magazine, “nous apprennent à saisir les événements de notre temps et à nous mouvoir dans la brèche entre le passé et le futur qui constitue notre présent”. Même si j’ai beaucoup apprécié les articles de Shoshana Zuboff (“Bienvenue dans le capitalisme de surveillance”), d’Eva Illouz (“Les leçons de #MeToo), et Slavoj Zizek (“Quand nos cerveaux seront connectés”) et de Timothy Snyder (“La tyrannie numérique”), j’ai particulièrement apprécié l’article de Jonathan Franzen, synthèse de son article paru en version plus longue en anglais dans le New Yorker le 8 septembre 2019 sous le titre “What if we stopped pretending”. Il y défend la thèse qu’il vaut mieux partir du principe que le cataclysme climatique se produira pour mieux s’y préparer, que de continuer à croire que nous serons capable de l’éviter, thèse qui conduit à une action beaucoup trop limitée, si l’on en juge les trop faibles résultats obtenus depuis 30 ans.

Capture d’écran 2020-02-15 à 08.18.01

“Notre maison brûle et nous regardons ailleurs”. Cette phrase devenue célèbre a été prononcée par Jacques Chirac en ouverture du Sommet de la Terre à Johannesburg en 2002. 18 ans plus tard, la planète brûle véritablement d’Amazonie en Australie, et Emmanuel Macron se rend sur la Mer de Glace au pied du Mont Blanc pour constater qu’elle perd chaque année 5 à 10 mètres d’épaisseur. Depuis 1850, le glacier à reculé de deux kilomètres et cela s’accélère : il a fallu ajouter 80 marches au 500 déjà installées pour amener le public sur place. Ce glacier a le mérite de rendre visible l’invisible. Lundi dernier, le journal LE MONDE publiait une série de cartes alarmantes (voir ci-dessous) réalisées par la très sérieuse Agence Européenne de l’Environnement : montée du niveau de la mer, pluies torrentielles, épisodes de sécheresse, feux de forêts … les chercheurs se sont projetés sur la fin du XXIème siècle pour imaginer ce que seront la vie de nos enfants et petits-enfants à cette échéance. Et ce même en prenant les hypothèses les plus optimistes sur la maîtrise du réchauffement climatiques dont on sait qu’elles sont déjà hors d’atteinte tant les mesures prises ne sont pas à la hauteur des défis. Ce seront des zones gigantesques sur lesquelles il ne pourrait plus y avoir d’activités humaines pour cause de trop fréquentes inondations. Et si on regarde l’Espagne, 20% de la péninsule ibérique serait transformée en désert d’ici à la fin du siècle si le réchauffement climatique dépassait les 4 degrés … C’est l’observation de ce décalage patent entre ce que l’on sait, et ce que l’on fait qui a conduit Jonathan Franzen à prendre la plume dans un article fracassant du New Yorker en septembre dernier. Il est convaincu et veut nous convaincre qu’il est plus rationnel et potentiellement plus efficace d’admettre que l’on n’y arrivera pas plutôt que d’entretenir un volontarisme mensonger. D’où la question éthique fondamentale posée par l’auteur des Corrections et de Freedom : faut-il croire que l’on va être sauvé pour agir ? ou agit-on d’autant plus moralement et efficacement que l’on ignore la fin de l’histoire ?

Capture d’écran 2020-02-15 à 08.22.42

“Il n’y a aucun espoir, sauf pour nous”. Jonathan Franzen détourne la phrase de Kafka “Il y a beaucoup d’espoir sauf pour nous”, pour mieux nous faire toucher du doigt la situation à laquelle nous faisons face. Pour lui, “la lutte pour réduire les émissions mondiales de CO2 et empêcher la planète de fondre a quelque chose de kafkaïen : “Voilà 30 ans que l’objectif est manifeste, et nous n’avons pas progressé d’un iota” : en 30 ans, nous avons émis autant de carbone atmosphérique qu’au cours des deux derniers siècles d’industrialisation. Si vous avez moins de 60 ans, il est fort probable que vous assistiez au grave dérèglement de la vie sur terre, mais si vous avez moins de 30 ans, vous pouvez être sûrs que vous en serez le témoin. Et pourtant, chacun continue à se dire “Les choses vont très mal tourner, c’est sûr, mais peut-être pas tout de suite, peut-être pas pour tout le monde. Peut-être pas pour moi”. Psychologiquement, ce déni à du sens : nous préférons regarder notre “petit-déjeuner” plutôt que la mort à venir ! Pire, l’espoir factice de salut peut, si l’on suit l’analyse de Franzen, s’avérer nocif : “si vous persistez à croire que la catastrophe est évitable, il en résulte paradoxalement une forme de complaisance : en votant pour un candidat écologiste, en circulant à vélo, en évitant de prendre l’avion, vous estimez avoir fait votre possible pour sauver la planète, alors que vous savez qu’il faudrait en faire beaucoup plus”. D’où sa question provocante : ” que pourrait-il donc arriver si, au lieu de nier la réalité, nous regardions la vérité en face ? “. Si nous reconnaissons que le combat est perdu d’avance, cela nous incitera à mettre en place d’autres types d’actions, plus judicieuses et potentiellement efficaces pour notre survie, comme la préparation aux incendies, aux inondations, aux afflux de réfugiés. Ce qui a plus de chance d’aider au maintien de la démocratie, des systèmes juridiques et d’assurance, et de communautés viables, que le simple fait de faire du vélo. Pour Jonathan Franzen, “tout mouvement allant dans le sens d’un société civile plus juste peut-être considérée comme une action significative en faveur du climat : “combattre les inégalités est aussi une action climatique, instituer une politique d’immigration humaine est une action climatique”. Il importe aussi selon lui, de mener à l’échelle locale des combats plus modestes que nous pouvons raisonnablement espérer gagner, des actions “qui soient bonnes, ici et maintenant”, à l’exemple de Homeless Garden (jardins potagers pour les sans abris) de Santa Cruz. Ce type d’initiative donne l’espoir que l’avenir, même s’il sera sans doute pire que le présent, puisse, à certains égards être meilleur. Mais surtout, elle donne de l’espoir pour aujourd’hui. C’est en anticipant le pire qu’on produira le meilleur.

maxresdefault

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>