ET SI IL Y AVAIT DE PLUS EN PLUS DE VIES DANS VOTRE VIE ?

J’ai décidé de consacrer ce #JourDuPenseur au thème de la Une du numéro de décembre de mon magazine préféré, Philsophie Magazine, titré ” Peut-on vivre plusieurs vies en une ?” et sous titré : ” Nous cherchons à occuper le plus intensément possible le temps dont nous disposons. Faut-il se méfier de la dispersion ou se jeter dans l’aventure ? ” La question du nombre de vies dans la vie n’est pas nouvelle et fut abordé par nombre de philosophes d’Epicure à Michel Foucault, en passant par Kant, Nietzsche ou Deleuze. Mais la vie moderne et le développement des nouvelles technologies des transports et de l’information permettent de superposer les sphères d’expérience dans tous les domaines, posant de manière nouvelle la question de l’identité. Il y a un peu plus d’un an, mon ami Pierre-Philippe Cormeraie lancait sur son blog (cliquer ici) le concept #SlashGen dans un post intitulé “Etes-vous SlashGen ? Vive la Génération Slash”, c’est à dire “la génération de personnes qui ont une vie à plusieurs facettes, et qui ont du mal à répondre de manière concise à la question “Vous faites quoi dans la vie ?”, ayant besoin d’apposer une liste de slashs (“/”) pour répondre par exemple : je suis Conseil en Communication/ Publicitaire / BEING / TBWA / blogueur / Enseignant / auteur / Chroniqueur / Connect Lab/ Mari / Père & Fils (pour ce qui me concerne). Depuis, un peu plus de 400 personnes ont rejoint le groupe Slashgen sur facebook et le mouvement a commencé à faire parler de lui (cliquer ici). Mais où s’arrête l’enrichissement fructueux des expériences et ou commence la dispersion stérile ? C’est la question posée ce mois ci par Philosophies Magazine non seulement à des philosophes contemporains, mais aussi au romancier Emmanuel Carrère, auteur de ” D’autres vies que la mienne”, et de “Limonov”, un homme qui a vécu une vie d’aventurier, dont l’une des définitions est de “vivre beaucoup de vies”. Comme le souligne Alexandre Lacroix, directeur de la rédaction de Philosophies Magazine dans son édito : ” Il est possible que ce soit l’exploration de tous les mondes accessibles qui donne accès à la véritable profondeur. En d’autres termes, qu’il y ait davantages à apprendre en marchant qu’en creusant sous les pieds “.

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Ou serez-vous et que ferez-vous dans 1 an, dans 10 ans, dans 20 ans ? ” Nous vivons plusieurs vies successivement, mais également, et de plus en plus, simultanément, entre autres grâce aux outils de communication et de transports qui nous permettent de tenir plusieurs rôles au cours d’une même journée. Avec quelle conséquence pour notre identité ? Faut-il s’en remettre à la tendance “paranoïaque” de la philosophie, qui , de saint Augustin à Foucault propose de fortifier la citadelle intérieure contre le charivari ? Ou reconnaître que nos nouvelles conditions d’existence rendent explicite une vérité défendue par le courant “schizophrène” de la métaphysique qui, des épicuriens à Deleuze en passant par Thérèse D’Avila, se fonde sur l’hypothèse d’un moi fragmentaire et prône le plongeon dans le devenir ?”. Le philosophe Michel Eltchaninoff nous rappelle, que si autrefois, la philosophie nous enseignait qu’il fallait choisir entre deux voies ” le chemin étroit et aride de la vertu”, et ” la pente fleurie et accueillante du vice”, nous n’en sommes plus là : ” de nombreux régimes spatio-temporels nous permettent de brouiller ce dualisme primaire et de multiplier les vies sous l’effet de l’accélération du changement social (les carrières linéaires n’existent plus guère et les enracinements géographiques s’estompent), sous l’effet de l’ubiquité (permise par la rapidité des transports et la “télétransportation” offerte par la vidéotéléphonie), sous l’effet du temps de plus en plus fractionné (qui nous permet d’exploiter les moindres temps morts et de jongler avec les tâches), et sous l’effet des bulles existentielles nouvelles créées par Internet : ” Dans combien de bulles différentes et étanches ai-je évolué aujourd’hui en muant à chaque fois aussi naturellement que si je changeais de manteau ? J’ai été parisien et Lillois, père attentionné puis oublieux, amant espiègle, compagnon prévenant, graphiste, manager, directeur artistique , vitrine de moi-même sur certains réseaux sociaux, séducteur masqué sur d’autres, militant, bon Français, musulman honteux …”.

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Alexandre Lacroix développe la thèse rendue publique au dernier Congrès de thérapie philosophique selon laquelle nous adoptons, pour répondre à l’intensité des rythmes de la société contemporaine et aux fractures nombreuses de nos parcours, deux types des stratégies clairement différenciées : la voie parano, et la voie schizo. Le principal souci des paranos face aux accidents de la vie, aux sollicitations des plaisirs, à la multiplication des informations qu’ils ont à manipuler, est de maintenir quelque chose comme un îlot de conscience hors du flux : ” tout se passe comme s’ils s’appliquaient à construire en eux-mêmes une forteresse de subjectivité inexpugnable … un espace intérieur dont ils interdisent l’entrée à quiconque, et depuis lequel ils dominent et ordonnent les diverses expériences qu’ils font”. Pour être parano, il faut estimer qu’il y a du permanent dans l’existence humaine, que quelque chose nous est donné dès le départ (une âme, une raison, une essence …). Les Stoïciens, Saint Augustin, Emmanuel Kant,Jean-Jacques Rousseau, Arthur Schopenhauer, et Michel Foucault ont incarné ce point de vue à chacune des époques. A l’inverse, les schizos ne croient ni à l’existence de l’âme, ni à celle d’une quelconque citadelle intérieure. Leur personnalité leur apparaît dépourvue de noyau dur, naturellement ouverte, en devenir. A leurs yeux, c’est la vie qui a fait d’eux ce qu’ils sont. Cela leur permet de gouter à de nombreux plaisirs . Les schizos sont particulièrement adaptés aux aventures, aux voyages, aux ivresses, et “leur plasticité les aide à absorber les drames de l’existence – deuil, séparation, licenciement, déménagement – car ils ont tôt fait de réorganiser leur vision du monde et de trouver un nouvel équilibre psychique. Mais il leur faut apprendre à réguler leurs désirs divergents et leurs métamorphoses afin de ne pas s’éparpiller ni se perdre. Epicure, Thérèse d’Avila, David Hume, Nietzsche, ou Deleuze sont plutôt de ce camp là. La réalité est évidemment plus complexe : ” la plupart des sujets sont un peu à mi-chemin entre les postures schizophréniques et paranoïaques. Et c’est très bien ainsi : une preuve de santé mentale est d’être capable d’êrtre modifié par le devenir, d’être ouvert aux expériences nouvelles, sans avoir l’impression de se trahir ni de se mettre gravement en difficulté pour autant. Comme le souligne la journaliste Florence Aubenas dans un très intéressant dialogue avec le philosophe Pierre Zaoui, ce qui est important, “c’est le sens”, ou comme le disait Descartes “l’unité de ma vie, c’est l’unité de ma volonté, ma capacité à affirmer encore ma liberté même dans les pires conditions de servitude”. Une fois de plus Nietzsche n’a pas tort : ” il n’y a qu’une seule loi : obéir longtemps, et dans un seul sens”. #SlashGen oui, mais dans #OneDirection !

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