ET SI LE DIGITAL TRANSFORMAIT LES LIEUX EN LIENS ?

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J’ai décidé de consacrer notre #JourDuPenseur dominical au tout dernier livre publié par le remarquable recteur de l’Université Catholique de Lille, Pierre Giorgini, avec la participation du psychanalyste Jacques Arènes, intitulé « AU CREPUSCULE DES LIEUX – Habiter ce monde en transition fulgurante ». Un livre qui s’attaque au concept probablement le plus fondateur de l’âme humaine : le lieu, à l’heure où les progrès de la techno-science et notre usage d’Internet bouleversent notre manière d’habiter le monde. Dans le cadre du Collegium International, ce think tank fondé par Stephane Hessel et Michel Rocard dont mon ami Sacha Goldman est le secrétaire général, j’avais eu l’occasion de rencontrer Pierre Giorgini à Lille où il m’avait fait visiter ce qu’il appelle son « campus créatif du troisième millénaire », et fait découvrir l’extraordinaire expérience du quartier Humanicité, qui mélange innovation et mixité sociale. Je tiens Pierre Giorgini pour l’un des penseurs humanistes les plus inspirant de la transformation digitale. Celà vient peut-être de sa propre trajectoire d’ingénieur de haut niveau (il dirigea France Telecom Recherche et Développement) qui découvrit tardivement la philosophie et devint DRH, avant de rejoindre le monde de l’enseignement dont il contribue à la profonde mutation. Pierre Giorgini s’est fait connaitre en publiant un premier livre passionnant en 2014 intitulé « LA TRANSITION FULGURANTE – Vers un bouleversement systémique du monde » où il explique que « plus qu’une crise, nous vivons une transition fulgurante d’un ancien monde vers un nouveau monde, qui associe la révolution technoscientifique au changement des modes de coopération entre les hommes et les machines, et le passage vers l’économie créative. Les modes hiérarchiques de management, linéaires et arborescents, cèdant le pas au mode coopératif maillé et réparti » (voir vidéo ci-dessous à partir de la dixième minute).

Pour Pierre Giorgini, cette transition fulgurante modifie brutalement la place de l’homme dans les systèmes organisés, l’appelant à être davantage porteur d’une part d’universel dans chacun de ses actes au sein de communautés interconnectées. Car l’être humain prend de plus en plus conscience qu’il porte par ses actes les plus banals et quotidiens des enjeux globaux parfois planétaires (eau, nucléaire, pollution, pauvreté, travail des enfants …), et découvre qu’il ne peut espérer changer le monde qu’en acceptant de se changer lui-même. Dans son deuxième livre, paru début 2016, écrit avec Nicolas Vaillant et préfacé par Erik Orsenna, intitulé « La fulgurante recréation », Pierre Giorgini s’attache à penser de façon concrète aux nouveaux modèles d’organisation sociale capables de répondre aux défis de cette transition. Il décrit une nouvelle économie possible de la co-élaboration, de la participation, et de nouveaux schémas d’organisation fondés sur la coopération, le partage et la cohabitation, illustrée par plus d’une centaine d’exemples d’évolutions positives, dont beaucoup auraient pu trouver leur place dans le film « Demain », de Cyril Dion et Mélanie Laurent » (Voir bande-annonce ci-dessous et film intégral ici (part 1) et ici (part 2)).

Le sujet du troisième livre de Pierre Giorgini est la question du devenir des « lieux », en plein coeur de la transition fulgurante à un moment où les nouvelles technologies nous permettent plus que jamais, avec la réalité virtuelle, de vivre en même temps ici et ailleurs. Pour Pierre Giorgini, nous sommes au crépuscule des lieux, fin de quelque chose et début d’autre chose : « notre rapport originel aux lieux, aux espaces et au local est à réinventer ». Un « lieu » dont Heidegger disait qu’il permettait d’accueillir « la manifestation de l’être », ou dont Bachelard disait qu’il se trouvait dans « l’interpénétration qui transforme le monde en intimité, et l’intimité en un monde ». Comme le souligne Bertrand Vergely dans sa préface : « Hier tout était organisé autour de centres, aujourd’hui, tout s’organise à partir de réseaux… Plus d’espace, mais une toile, un maillage. Plus d’obstacle, mais la généralisation de la glisse et du surf comme nouvel habitus mental ». Mais si demain le monde n’est plus qu’une toile interconnectée, une « cyber-noosphère », un tel monde va t-il encore être habitable ? L’homme augmenté pourra t-il même encore habiter son propre corps ? Une nouvelle construction anthropologique de l’humain est en marche et il serait bon de la conceptualiser avant qu’il ne soit trop tard, et que l’humain perde son humanité.

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Habiter, c’est déployer un espace de liens. Le lieu qu’on habite devenant alors aussi un lieu intérieur. Pierre Giorgini est convaincu qu’il est urgent, sinon vital, de penser les nouveaux lieux, en intégrant le fait que la technoscience nous a fait passer du modèle de la « reliure » à celui de la « reliance ». Il nous faut concevoir des « Tiers lieux », « gisements d’une construction éthique collective, inclusive, connectée au réel, an corps et dans l’expérience quotidienne ». Il suggère de reconstruire nos localités sous forme de « glocalités » qu’il voit comme « une vision raisonnable, dans une « éthique de modération » , un tiers chemin entre un refus systématique des technologies et des progrès qu’elle peut engendrer, et une fuite en avant naïve et dangereuse vers une humanité qui s’échapperait à elle-même ». Il s’agit d’inventer les conditions d’une « glocalité positive », une « réarticulation pacifiée entre localité et globalité », qui permette de vivre son appartenance à soi et au monde en même temps en proposant des espaces physiques et virtuels de construction d’une pacification sans cesse réinventée entre ce qu’il y a de nomade en nous et ce qu’il y a de sédentaire ». Un lieu qui soit le contraire d’un enfermement identitaire, « sa membrane doit être poreuse, dynamique et cherchant en permanence à développer son ouverture à l’altérité ». Pour Pierre Giorgini, les tiers lieux sont « hybridés, dotés de structures d’animation sociale ouvertes et inclusive, basées sur la convivialité, la créativité, le design, l’art, le sport, l’expertise partagée et l’inventivité co-créative capables de métisser les profils et de les faire travailler ensemble dans une perspective produisant du sens, chacun se sentant créateur de valeur commune en résonance avec les enjeux de la planète. A l’exemple des FabLabs ou des TechShops (vidéo ci-dessous).

Pierre Giorgini est convaincu que si l’on veut éviter une fracture violente entre les tenants de la globalisation numérique, et les tenants de la relocalisation dans une vision repliée et autarcique, « un hyperconflit violent entre les nomades et les sédentaires, entre ceux qui habitent des lieux et ceux qui les traversent », il est urgent de récréer ce monde de bas en haut par la création partout de tiers lieux, qui seront une source de réinvention de nos mode institués, dans leur dimension juridique, économique, géopolitique… dans une approche coopérative et maillée. Le tiers lieu peut être défini comme un lieu de rencontre qui n’est issu ni du cadre professionnel, ni du cadre domestique. Il s’agit de lieux, comme le café d’antan, où se produisent des rencontres improbables permettant à l’ancien monde de se réinventer. A l’exemple des villages innovants ou incubateurs de startups qui cherchent à recréer des espaces de convivialité favorisant la co-créativité. C’est aussi l’enjeu des nouveaux campus universitaires qui intègrent la capacité de co-créer en étant connecté aux connaissances et aux capacités du monde entier. Le monde de demain sera un monde ou le local cohabitera avec le global, ou les monnaies locales complèteront les monnaies globales, ou apparaitra une logique de « lobalisation » (quand le local accède au marché global avec des produits très locaux), ou émergeront des communautés de communautés transnationales, où l’énergie sera produite et consommée localement en « smartgrid », ou de nouveaux métiers de médiation entre le local et le global vont apparaitre, des tiers métiers en quelque sorte. Donnant naissance à une nouvelle génération de « transformeurs » catalyseurs, qui influencent la société de la où ils sont, « surgissant de la communauté globale parce qu’ils ont compris comment influencer sans dominer, faciliter sans contrôler, mettre en mouvement sans contraindre, établir des alliances ponctuelles, pragmatiques, fécondes et lucides ». Ces tierces personnes ouvrent la voie d’un tiers chemin : « ils facilitent, là où ils vivent, l’émergence collective vers une co-création perçue comme réellement positive, une glocalité positive », pensant global et universel dans chaque de leurs actions, et transformant les lieux en liens, réinventant « des lieux de liens ». Puissent, comme l’espère Pierre Giorgini, ce tiers chemin et ces tiers lieux permettre à l’humanité « d’intégrer et d’articuler le sens qui la précède, c’est à dire l’humanité telle qu’elle nous a été donnée, avec le nouveau monde qui se construira et construira l’humanité que nous avons à récréer ».

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