ET SI L’ECONOMIE AVAIT URGEMMENT BESOIN D’UN CONTREFORT ETHIQUE ?

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Retour de notre rubrique dominicale #JourDuPenseur consacrée aujourd’hui au dernier livre de Pierre Giorgini « LA TENTATION D’EUGENIE- L’humanité face à son destin », dont la préface est signée de l’Economiste Paul Jorion. J’ai la chance de connaitre personnellement Pierre Giorgini, Président Recteur de l’Université Catholique de Lille, et je le tiens pour l’un des plus féconds penseurs humanistes de la transformation digitale de la Société. Celà vient peut-être de sa propre trajectoire d’ingénieur de haut niveau (il dirigea France Telecom Recherche et Développement) qui découvrit tardivement la philosophie et devint DRH, avant de rejoindre le monde de l’enseignement dont il contribue à la profonde mutation. Pierre Giorgini s’est fait connaitre en publiant un premier livre passionnant en 2014 intitulé « LA TRANSITION FULGURANTE – Vers un bouleversement systémique du monde » où il explique que « plus qu’une crise, nous vivons une transition fulgurante d’un ancien monde vers un nouveau monde, qui associe la révolution technoscientifique au changement des modes de coopération entre les hommes et les machines, et le passage vers l’économie créative. Les modes hiérarchiques de management, linéaires et arborescents, cèdant le pas au mode coopératif maillé et réparti ». Je vous recommande également son avant-dernier ouvrage  » Au crépuscule des lieux », dont je vous avais parlé sur ce blog en janvier 2017 (« Et si le digital transformait les lieux en liens?« ). Le nouvel ouvrage « La tentation d’Eugénie », est sans aucun doute le livre le plus ambitieux de Pierre Giorgini. Il y défend l’urgence de « penser les sociétés contemporaines comme une éthique plus que comme des économies », en définissant un ensemble de règles qu’il nomme « contrefort éthique », permettant une « transition de la société du moi sans limites, à la société de l’autre ».

Eugénie (étymologiquement « la bien-née ») est le nom de la nouvelle divinité très contemporaine que Pierre Giorgini a inventé pour nous faire comprendre qu’au delà de la tentation eugéniste scientifique par la transformation génétique, nous sommes aujourd’hui soumis à une triple tentation qui touche la géosphère (avec la géo-ingénierie qui pousse l’homme à remodeler la planète), la biosphère (avec les bio-technologies, les nanosciences et le transhumanisme qui construisent un homme augmenté hybride entre l’homme et l’humanoïde), et la sociosphère (avec le Big Data et l’intelligence artificielle). Avec pour conséquence que « tous les droits de l’homme sont bouleversés ». Et une remise en cause de fondements de la démocratie. C’est pourquoi il y a urgence de développer une nouvelle Ethique qui permette de « passer d’une socité humaine qui se réduit à un réseau d’acteurs rationnels qui prennent les décisions uniquement basées sur une évaluation coûs/bénéfices, à l’idée d’une société humaine qui fonderait ses décisions et comportements pratiques et collectifs sur des fondements éthiques partagés ». C’est là pour Pierre Giorgini, »la condition indispensable pour que la société humaine soit préservée en évitant le scénario catastrophe d’une « posthumanité », et déboucher sur « une ère de prospérité nouvelle ».

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Mais comment agir efficacement ? Pierre Giorgini propose de « guider la science dans sa montée infinie vers le ciel » par un contrefort de sciences et de conscience » qu’il nomme « Contrefort éthique »: « Comme ces contreforts de pierre, ces hauts piliers se terminant en arceaux, qui sécurisent les murs des cathédrales pour leur permettre de monter très haut, il sécuriserait le mur de la cathédrale du savoir qui monte vers le ciel ». Il ne s’agit en aucun cas de renoncer au progrès, mais de le redéfinir dans son périmètre et dans sa responsabilité face au temps et aux générations futures. Avec des règles simples et compréhensibles par tous : « Tu ne confieras pas à tes enfants le soin de résoudre des problèmes que tu as créés volontairement, qui sont vitaux pour ta descendance et pour lesquels tu n’as pas la certitude de l’existence actuelle ou à venir d’une solution réaliste », ou encore » Je décide de limiter mon savoir par devoir d’interdépendance avec les autres hommes et la nature, en pleine conscience et en pleine humanité ». La conscience collective doit intégrer non seulement la dimension spatiale, mais aussi la dimension temporelle, autrement dit l’humanité de nos descendants.

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Convoquant Descartes, Kant, Nietzsche, Heidegger mais aussi Emmanuel Levinas et Edouard Glissant, Pierre Giorgini propose de redéfinir ce qu’il appelle « les principes clés de notre pleine humanité » permettant de « passer d’une Société du Moi à une Société de l’Autre », avec l’identification des principes de liberté, de responsabilité, de singularité, d’altérité, d’historicité et de projectivité positive, de spiritualité et d’imaginativité. Ces sept principes clé fondant une représentation de ce qui serait sacré, intouchable, invariant dans la conception humaniste de l’homme, et permettant l’élaboration de règles éthiques opérationnelles pour guider l’action et permettre de passer d’une « communauté humaine qui pense ses sociétés d’abord comme des économies à une communauté humaine qui pense d’abord ses sociétés comme une éthique ». Prenant l’exemple de la Grande Muraille Verte dans le Sahara, et l’exemple de la manipulation génétique, Pierre Giorgini montre comment l’on doit aujourd’hui réfléchir en mettant l’éthique au coeur de tout projet de nature à transformer l’homme ou son environnement, en se posant les bonnes questions dès le départ.

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Pierre Giorgini propose de mener cette réflexion autour de 5 règles d’or : 1. Liberté : « Nul ne peut s’approprier le gène d’un organisme vivant comme une chose manipulable ou une marchandise ». 2. Responsabilité : « Nul projet technoscientifique ne doit pouvoir conduire à la dépossession ultime de l’humain de ses responsabilités dans le domaine de la vie, des affaires politiques, économiques, sociales ou militaires… ». 3. Singularité/diversité : « Nulle avancé technoscientifique ne peut viser de façon délibérée à un appauvrissement massif de la diversité  » 4. Altérité/Imaginativité/Spiritualité : « Nul projet technoscientifique ne peut conduire à une réduction de l’altérité et de la dimension relationnelle de l’homme, à un enfermement dans un univers purement virtuel, à l’isolement de l’humain en lui-même », 5. Historicité et projectivité positive :  » Tu ne confieras pas à tes enfants le soin de résoudre des problème que tu as créé volontairement, qui sont vitaux pour ta descendance ». Ces 5 premières règles d’or sont un repère pour « forcer à une réflexion sur la maitrise des conséquences et rendre légitime la mise au point de solutions alternatives ». Pierre Giorgini veut « ouvrir la route vers l’idée d’une nouvelle alliance entre la techno-, la bio-, et la sociosphère, et, au-delà, la sphère spirituelle, au sein de sociétés que les humains penseraient comme une éthique plus que comme une économie avant tout, ouvrant sur une collaboration apaisée entre les approches qui s’opposent aujourd’hui. Et Pierre Giorgini de conclure :  » Il s’agit au fond d’apprendre à accepter que nous sommes mortels pour jouir pleinement de sa vie sans substituts hédonistes qui finiront par tuer l’humanité tout entière ».

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