ET SI LES BIG DATA NOUS OBLIGEAIENT À REPENSER NOTRE HUMANITE ?

photo

J’ai décidé de consacrer notre rubrique dominicale #JourDuPenseur au tout nouveau livre de mon ami Gilles Babinet intitulé “Big Data, penser l’homme et le monde autrement”. Un livre qui se veut pédagogique sur la notion et les enjeux du Big Data, et qui constitue la suite naturelle du précédent ouvrage de Gilles “L’ère numérique, un nouvel âge de l’humanité”, dont je vous avais parlé il y a très précisément un an, le 2 mars 2014 (cliquez ici). Gilles Babinet, qui entreprend depuis plus de 20 ans dans le domaine du numérique (Absolut Design, Musiwave, Eyeka , MXP4, Digibonus …) est le cofondateur, avec Bruno Walther, de Captain Dash, une start up spécialisée dans l’analyse des données marketing et l’élaboration de tableaux de bord opérationnels. De 2011 à 2012, Gilles fut le premier président du Conseil national du numérique, avant d’être nommé en juin 2012 par Fleur Pellerin,”Digital Champion » représentant la France auprès de la commission européenne pour les enjeux du numériques. Nous rappelant que “derrière les technologies, il y a aussi des visions du monde”, Gilles Babinet insiste sur l’importance de faire le choix de ce qu’il appelle “la société de l’humanité” : une société qui réunifierait conscience et connaissance, au détriment d’une société purement utilitariste qui se contenterait d’exploiter les opportunités technologiques sans se poser la question de leur finalité ou de leur conséquence éthique. Il appelle à ne pas “faire le choix du non choix” : celui de la mise en oeuvre de ces techniques sans conscience, ni débat, à un moment où “l’hybridation entre l’homme et la machine ne fait que commmencer”.

Comme l’écrit Erik Orsenna dans la préface du livre de Gilles Babinet : ” Les données ont-elles pris le contrôle de nos vies ? Désormais, nous sommes suivis, pistés, démasqués, mis en catégories, enregistrés. A chacune de nos innombrables connexions quotidiennes, nous dévoilons un peu de notre intimité. On sait tout de nous, de nos préférences, de nos espoirs, de nos petites manies inavouables … Qu’en est-il de nos droits, à commencer par deux d’entre eux, le droit à l’ombre et le droit à l’oubli ?… Allons-nous en sortir augmentés ou machinisés ?” Issues de nos réseaux sociaux, de notre téléphone mobile, de notre passage en caisse, de l’utilisation d’une carte de transport, les données sont partout. Et ce n’est qu’un début. On estime qu’en 2025, il pourrait y avoir 100 milliards d’objets connectés, autant de machines qui créent de la “data”, véhiculée par le réseau Internet. Les Data remettent presque tout en cause : l’organisation des entreprises, les processus commerciaux ou industriels, la compréhension des enjeux, la culture des entreprises, et plus généralement de tous les types d’organisation. Pour Gilles Babinet, le Big Data recouvre trois promesses : révéler, prédire et réagir. Après avoir rappelé dans un premier chapitre, l’histoire du Big Data, ses principes et les découvertes qui ont permis qu’il soit aujourd’hui une réalité, Gilles Babinet prend l’exemple de quatre secteurs dans lequel le Big Data est à d’ores et déjà à l’oeuvre : la santé (“la fin du système de santé tel que nous le connaissons et l’enjeu des données de santé”, l’agriculture et l’environnement (“les champs de données et la prise en compte du climat et des facteurs environnementaux”), et enfin, les villes et l’énergie (“Sécurité, déchets, eau, et énergie avec en particulier l’approche SmartGrid).

shutterstock_bigdata

La deuxième partie du livre est consacrée aux entreprises : comment peuvent-elles tirer parti du Big Data et mettre en place une stratégie appropriée ? Car “le big data n’est pas qu’une technologie, mais bien une nouvelle structure d’information et donc de management. C’est donc une nouvelle façon d’interagir avec la réalité. Il a donc un impact très important sur la façon dont les organisations fonctionnent (en remettant en cause les silos), ainsi que sur la culture même de l’entreprise”. A l’exemple du fonctionnement d’Amazon où toutes les équipes doivent rendre leurs données accessibles par APIs externalisables. Gilles Babinet propose aux entreprises un processus en 6 étapes : 1. Comprendre et faire comprendre le potentiel des données au sein de l’organisation. 2. Identifier les domaines d’application prioritaires en interne au travers de partenariats, 3.Jouer avec les données en privilégiant quelques “quicks wins”, 4. Administrer et faciliter l’usage de données partagées 5. Construire une offre compréhensible et attractive pour l’écosystème numérique ainsi que pour les utilisateurs finaux 6. Mobiliser l’écosystème numérique pour développer les services thématiques (type hackathons). Pour cela, il est impératif de former, recruter et gagner en agilité digitale et d’identifier un “Chief Digital Officer” pour apprendre à l’organisation à devenir “data compatible”, en ayant en permanence le souci du client. C’est pourquoi le marketing représente un domaine de prédilection pour le Big Data et doit être repensé comme la “Big Data platform”, l’enjeu étant d’avoir une perception unifiée de ce que souhaitent l’ensemble des clients, tout en étant capable d’avoir une vision singulière du parcours-client, et de proposer une interaction individuelle à chacun d’eux. Par exemple pour une compagnie aérienne, “etre capable de proposer à chaque passager en temps réel les magazines qu’il aime personnellement, disposer d’un historique de ses vols pour lui proposer des films qu’il n’a pas encore vus, lui envoyer sur sa page Facebook la liste des titres de musique qu’il a écoutés à bord et lui suggérer une nouvelle playlist appropriée, l’informer du temps précis qu’il mettra à rejoindre son hôtel en tenant compte des conditions de trafic prévisible à l’arrivée … Les Big Data nous font entrer dans l’ère de la “servification”, cette transition de toutes les offres produits vers le service, une société produisant des matelas devenant un pourvoyeur de qualité de sommeil, et les fabricants de voitures devenant des sociétés de service de déplacement. Il s’agit au moins autant d’une révolution conceptuelle et culturelle que d’une révolution technologique.

bigdatacartoon-3

La troisième et dernière partie de l’ouvrage de Gilles Babinet est consacrée aux enjeux de régulation : comment créer une société harmonieuse au sein de laquelle les données prendraient leur juste place ? Pour l’auteur, cet enjeu “est d’autant plus complexe qu’il recouvre des dimensions anthropologiques et des choix fondamentaux pour l’espèce humaine, telle que nous la connaissons”. Après avoir rappelé les enjeux de surveillance numérique et souligné le manque de contre-pouvoirs à disposition des citoyens face à l’espionnage numérique, Gilles Babinet insiste sur la question de la juste utilisation du Big Data par les gouvernements et autres institutions publiques pour augmenter leur productivité, dans une logique imparable d’imposition de standards de vie : “Les sociétés des data pourraient nous imposer de respecter un certain niveau sanitaire, scolaire, d’interaction sociale, de civisme”, en mesurant en permanence le comportement de chacun et ses “déviances” par rapport aux normes. “Il serait facilement concevable que nous ayons des KPIs (Key Performance Indicators) personnels à satisfaire, qui puissent être la jauge de notre “valeur sociale”, par exemple en matière de dangerosité routière ou de consommation de médicaments… Car les données peuvent le pire comme le meilleur : ” les données ne sont qu’un outil, à nous de décider ce que nous voulons en faire”. Et pour Gilles Babinet, celà doit faire impérativement l’objet d’un débat public et citoyen, pour permettre l’apparition progressive d’un “code des données et du respect de la personne”.

Transhumanism

Face aux risques soulignés par Stephen Hawking d’un développement non maitrisé de l’Intelligence Artificielle, et l’hybridation entre l’homme et la machine portée par le transhumanisme, il est urgent de se poser quelques questions fondamentales remises en cause par “la société des données” : La propriété sera t-elle toujours une valeur phare de demain ? L’espace géographique sera t-il toujours le fondement sur lequel s’appliquera le droit ? 3. Les lieux de savoir vont-ils disparaitre ? Les systèmes politiques fondés sur la représentation auront-ils toujours un sens ? … Pour Gilles Babinet, “Le Big Data porte en lui des enjeux qui sont d’une telle nature qu’il serait souhaitable que notre projet en tant que société humaine puisse être discuté… car, pour atteindre cet objectif d’univers hyper-scientifique régulé par les données, les sociétés deviendront non seulement beaucoup plus normatives qu’elles ne le sont déjà, mais probablement eugénistes via l’élimination des défauts par sélection génétique, et la rectification des tendances asociales. Au risque d’aliéner notre liberté et notre humanité . “Il nous faut donc nécessairement nous poser la question du sens du projet humain. Que savons-nous réellement du bonheur des individus ? Que savons nous de l’évolution de la psyché collective ? Parce que les machines vont s’intégrer plus profondément dans notre existence, “c’est par la façon d’orienter les machines que nous déciderons de notre futur”. Gilles Babinet défend la thèse qu’il nous faut “abandonner le projet transhumaniste qui laisserait la machine nous cannibaliser, et assigner à celle-ci le rôle de renforcer ce qui relève de notre irrationalité, ce qui nous rend transcendants, intuitifs, créatifs ou fulgurants”. Il nous faut à tout prix ne pas faire le choix du non choix (celui de la mise en oeuvre de ces techniques sans conscience ni débat. Mais rien ne nous interdit de faire le choix de la Société de l’Humanité !

atelier-human-face-pf-big-data

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>