ET SI NOTRE SIÈCLE VERT NE PERDAIT PAS L’ESPRIT ?

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J’ai décidé de consacrer notre #JourDuPenseur dominical au tout nouvel opus signé par Régis Debray dans la collection Tracts Gallimard intitulé « Le Siècle Vert – Un changement de Civilisation », paru avant-hier accompagné d’un entretien fort intéressant dans Libération (cliquer ici), titré de manière quelque peu provocante « On n’avait pas pensé qu’un jour il faudrait s’incliner devant les arbres ». C’est la deuxième fois que Régis Debray publie dans la collection « Tracts Gallimard » voulue par Antoine Gallimard pour « faire entrer les femmes et hommes de lettres dans le débat, en accueillant des essais en prise avec leur temps mais riches de la distance propre à leur singularité », renouant avec l’esprit des prises de parole d’un André Gide ou d’un Thomas Mann en leur temps. Le premier très intéressant Tract Gallimard signé par Régis Debray en février 2019 s’intitulait « L’Europe Fantôme », et je vous recommande également la lecture du texte de Cynthia Fleury (« Le soin est un humanisme ») publié en mai dernier, et celui de de Sylviane Agacinski (« L’homme désincarné ») publié en Juin 2019. On ne présente plus Régis Debray, écrivain, philosophe et haut fonctionnaire français, engagé aux côtés de Che Guevara, créateur de la Médiologie (Théorie des médiations expliquée dans le Cours de Médiologie Générale publié en 1991 qui reste pour moi un livre référence pour tout expert en communication), et membre de l’Académie Goncourt. Du haut de ses 79 ans, Régis Debray met sa plume alerte et toujours aussi joyeusement provocante, au service d’idées qui ont le mérite du recul historique, soutenues par une grande culture sociale et politique. Dans « Le Siècle Vert », Régis Debray reconnaît le bien-fondé de l’évolution actuelle justifiée par l’angoisse écologique qui donne sa couleur au siècle, mettant fin au « Siècle Rouge » Faustien dont nous sortons, provoquant ce qu’il appelle un changement d’englobant : « ce fut l’Histoire, ce sera la Nature ». Mais il nous alerte sur le risque d’oublier au passage que si l’environnement est notre milieu, l’homme est un être historique dont l’Esprit est la puissance de transformation. Pour Régis Debray, « il ne faut surtout pas que la nature efface l’esprit comme l’esprit avait effacé la nature ».

« Un spectre hante l’Occident : l’effondrement du système Terre. Toutes les puissances du monde ancien cherchent à conjurer ou contenir l’inquiétude montante. Partout la jeunesse scolarisée se soulève avec un seul cri « Assez de discours, des actes ! … Nous avions connu les Internationales de l’espoir, nous découvrons l’Internationale de l’angoisse. C’est peut-être là un moment charnière entre deux âges de notre culture. Le siècle change sous nos yeux de couleur, d’urgences et d’horizon ». Ainsi commence « Le Siècle Vert », succédant aux siècles « Rouge » faustiens, où l’homme se croyait définitivement maitre et possesseur de la nature, imposant le diktat du progrès et le primat du vite sur le lent : « l’ailleurs nous démange et le lendemain nous aspire, ignorant que ce que nous détruisons nous détruit nous mêmes. Le locataire de la planète qui se prenait pour son propriétaire se retrouve en squatter insolvable, menacé d’expulsion ». C’est pourquoi, « nous quittons les chantiers pour embrasser les arbres ». « Le révolutionnaire professionnel qui rêvait de casser la baraque sans réfléchir au jour d’après est désormais bon pour le psy ou pour le box. L’aspiration générale est au soft, au light et au fun. Médecine douce et traditionnelle, indienne ou chinoise. Méditation, silence, lenteur, zénitude et plantes médicinales ». Le Parti animaliste rattrape le Parti Communiste aux élections européennes. La Nature a remplacé l’Histoire : elle est « notre nouvel englobant ».

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Mais si l’on veut éviter que le Siècle Vert ressemble au cauchemar prémonitoire du film catastrophe « Soleil Vert » où l’homme en est réduit à consommer l’homme, et si l’on ne souhaite pas vivre uniquement dans un monde « sans » (« le concept sans l’affect , l’art sans l’œuvre, la reproduction sans sexe, la dissidence sans risque, le roman sans récit, le café sans caféine et le mot sans la chose »), il nous faut nous « demander si l’homme de la nature ne nous masque pas la nature de l’homme, et si les idées de Liberté, Egalité, Fraternité doivent quelque chose au spectacle du monde animal… Le Droit n’existe pas dans la nature ». Régis Debray nous rappelle que « Faust n’a pas été qu’un mauvais diable » : il a forgé les outils de notre survie obstinée et a construit une société humaine plus civilisée, plus féminisée, présentifiée et revitalisée. Il nous faut résister à une forme de naïveté infantilisante, et éviter « qu’avec « le tout ado de rigueur », l’adulte ne devienne, lui aussi, une espèce menacée ». Comme le disait Victor Hugo, nous serons sauvés « quand les vieux regarderont en avant et quand les jeunes regarderont en arrière ». Comment concilier l’urgence écologique et l’exigence politique, « la sauvegarde du milieu physique et l’éthique des droits et des devoirs humains ? Ce sera », pour Régis Debray, « le travail du siècle vert ».

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Alors, quel chemin emprunter ? Régis Debray propose de reconnecter nature et culture en commençant par substituer la notion de « milieu » à celle d’environnement. Car « l’environnement, notion quasi touristique, c’est ce qui entoure un îlot fixe de référence, en couronne ou en périphérie, alors que le mi-lieu, lui, nous enveloppe et nous nourrit. C’est un entre-deux régénérateur qui met l’extérieur à l’intérieur, par quoi ils s’oxygènent mutuellement … Le milieu organise le vivant qui l’organise ». Il nous propose ensuite de ne pas renoncer à chercher à nous transformer pour trouver le juste équilibre entre ce qui fait société et le souci des ressources naturelles, « L’équilibre entre la nature et l’Esprit ». Mais un équilibre actif qui ne se réduit pas à la contemplation. « Entre la tuile angevine et les poèmes de Ronsard, entre le bocage et le chouan féodal, entre le granit armoricain et le Breton tête de mule, qui peut dire, dans ce maillage entre nature et culture, où est la chaine et où est la trame ? Un grand cru du bordelais n’est pas le cadeau d’une terre de graves. Il requiert un terroir, soit un sol défriché, drainé, sarclé, refait au fil des siècles. Un verre de vin, c’est le fruit d’un long travail et du génie d’un lieu, le même exploit, somme toute, qu’une station orbitale qui ruse avec l’espace pour s’y trouver un point d’accroche ». On est toujours deux dans l’affaire homme : la Nature et l’Esprit : « On ne choisit pas la terre d’où l’on provient, pas plus que son père et sa mère, mais on n’est pas sans influence sur ce qu’elle peut devenir entre nos mains.

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