ET SI NOUS CHANGIONS ENFIN DE REGARD SUR L’ECHEC ?

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J’ai décidé de consacrer notre #JourDuPenseur hebdomadaire au dernier livre de l’écrivain philosophe Charles Pépin intitulé « Les vertus de l’échec« , un livre remarquable, véritable petit traité de sagesse à mettre entre toutes les mains, si possible dès le plus jeune âge. On ne présente plus Charles Pépin, agrégé de philosophie diplômé de Sciences Po et d’HEC, devenu médiatique au travers de ses contributions à Philosophie Magazine et Psychologies Magazine, ou aux émission TV « Culture et Dépendances », puis « En Aparté ». Il est l’auteur de 16 ouvrages (dont trois bandes dessinées), en particulier sur les thèmes du Pouvoir (2010), La beauté (2013) ou La Joie (2015). J’avais déjà eu l’occasion de partager avec vous dans cette chronique ma lecture de son excellent livre : « Quand la beauté nous sauve » (voir mon post « Et si la beauté sauvait notre humanité ?« ). Dans  » Les vertus de l’échec », Charles Pépin réussit l’exploit de convaincre définitivement son lecteur que l’échec est bienfaisant, et nous apprend à réussir nos échecs. Nous le savons tous dès le plus jeune âge, l’échec, particulièrement en France, est mal perçu. Nous y voyons une faiblesse, une faute, et non un gage d’audace et d’expérience. Pourtant, les succès viennent rarement sans accroc. Charles de Gaulle, Raphael Nadal, Steve Jobs, Thomas Edison, J.K.Rowling ou Barbara ont tous essuyé des revers cuisants avant de s’accomplir. Ce qui ne tue pas rend plus fort. Chaque épreuve, parce qu’elle nous confronte au réel ou à notre désir profond, nous rend plus lucide, plus combatif et plus vivant. Comme le disait Mandela, « je ne perds jamais, je gagne ou j’apprends ». Cette conviction est aussi celle de mon ami Quentin Perinel, journaliste au Figaro, qui a décidé de consacrer une rubrique régulière aux histoires d’échecs de personnalités qui ont réussi (De Michel Edouard Leclerc à Fleur Pellerin, en passant par Edgar Grospiron et Laurent Alexandre) dont je vous conseille également la lecture.

En faisant appel aux plus grands philosophes de l’histoire et au travers de nombreux exemples concrets dans tous les secteurs d’activité humaine, Charles Pépin veut nous donner toutes les bonnes raisons de penser que « rater, ce n’est pas ETRE un raté », bien au contraire. Et nous faire partager la philosophie de Thomas Edison : « Je n’ai pas échoué des milliers de fois, j’ai réussi des milliers de tentatives qui n’ont pas fonctionné ». Chaque erreur rectifiée est un pas de plus vers la vérité. Pour Charles Pépin, « il n’y a pas une vertu, de l’échec, mais plusieurs ». Il y a les échecs qui nous donnent la force de persévérer dans la même voie, et ceux qui nous donnent l’élan pour en changer, ou même ceux qui nous rendent simplement disponibles pour autre chose et mieux comprendre notre désir profond et son adéquation au monde qui nous entoure. La première vertu de l’échec est de nous permettre d’apprendre plus vite. Les succès sont agréables mais souvent moins riches d’enseignements que les échecs : « Fail fast, learn fast » comme le disent les anglo-saxons. L’erreur est souvent le seul moyen de comprendre, et c’est la deuxième vertu de l’échec. Il n’est aucun savant qui ne parvienne à une vérité sans être d’abord passé par la case erreur. Comme le disait Gaston Bachelard « La vérité n’est jamais qu’une erreur rectifiée ». Albert Einstein rappelait quant à lui qu’ »Une très grande série de succès ne prouve aucune vérité, quand l’échec d’une seule vérification expérimentale prouve que c’est faux ». Ce qui transforme une erreur « normale » en échec douloureux, c’est uniquement notre manière de la vivre : le sentiment d’échec. Un sentiment d’échec dont on peut se protéger par la culture de l’erreur, en se souvenant à quel point l’erreur est humaine, au sens où l’erreur est la manière proprement humaine d’apprendre.

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La troisième vertu de l’échec est sa capacité à nous ouvrir de nouvelles opportunités. Nous voyons trop souvent l’échec comme une porte qui se ferme alors que c’est aussi une fenêtre qui s’ouvre. C’est le sens de la fameuse phrase d’Hölderlein : « Dans le péril, croît aussi se qui sauve ». L’Histoire est pleine de crises qui se sont avérées des opportunités. Car les crises déchirent le réel, offrant à notre regard ce qui était caché, ouvrant la fissure qu’il y a en toute chose, pour faire entrer la lumière, comme le chante Leonard Cohen dans Anthem. La quatrième vertu de l’échec est de nous forger et de nous permettre d’affirmer notre caractère. De Lincoln à Barbara, en passant par De Gaulle ou Michael Jordan, c’est une somme d’échecs qui explique l’extraordinaire énergie et persévérance qui leur a permis de réussir. L’échec nourrit une énergie vitale . L’échec est également une leçon d’humilité, et c’est sa cinquième vertu. Steve Jobs lui-même disait que « le fait d’avoir été renvoyé d’Apple a été la meilleure chose qui me soit arrivée ». C’est comme le pense Bachelard, quand on sait accepter humblement la sanction du réel que l’on progresse dans le savoir. Car, et c’est sa sixième vertu, l’échec est une expérience du réel. Et nous apprend à distinguer ce que l’on voudrait changer et ce que l’on peut changer. Pour Charles Pépin, « face à un échec comme face à une épreuve, la question n’est pas de savoir si c’est juste ou injuste, mais si nous pouvons ou non en tirer une sagesse ». Si nous pouvons nous appuyer dessus pour construire autre chose. Car, et c’est sa septième vertu, l’échec est une chance de se réinventer. Et si nous apprenions à adopter la philosophie du Jazz de Miles Davis : « Quand vous jouez une note, seule la suivante permettra de dire si elle était juste ou fausse » ? L’échec nous rend disponible pour autre chose. C’est son échec dans la peinture qui permit à Gainsbourg de réussir dans la chanson. C’est son échec professionnel et sentimental qui transforma J.K.Rowling en écrivain mondialement reconnue. C’est son échec chez Toyota qui poussa Soichiro Honda à lancer sa propre entreprise. C’est son échec dans son projet initial qui permit à Criteo de pivoter et de réussir sa start-up aujourd’hui licorne. L’échec et c’est sa huitième vertu, est « un acte manqué, donc un discours réussi », pour reprendre l’expression de Lacan. Les psychologues proposent de ne pas regarder l’échec comme un accident, mais comme la manifestation d’une intention cachée, qui peut ouvrir de nouvelles voies. De la tarte Tatin au Viagra, en passant par le pacemaker ou le champagne, on ne compte plus les exemples de produits dont l’échec fut la chance de succès. C’est la victoire de la sérendipité, qui permet de trouver ce qu’on ne cherche pas.

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C’est pourquoi, pour mieux vivre l’échec, il faut accepter l’idée que ce n’est pas celui de notre personne, mais celui d’une rencontre entre un de nos projets et un environnement. Il faut tout faire pour éviter de s’identifier à son échec, en se laissant gagner par un sentiment de honte ou d’humiliation. Toute identification excessive comprend une dimension mortifère, une fixation. Alors que la vie est mouvement. Pour reprendre la métaphore de Miles Davis, il ne faut pas arrêter la musique à une fausse note qu’on se repasserait en boucle, sans lui donner la chance de résonner dans toute la durée du morceau. Si l’échec nous blesse tant, c’est parce qu’il est beaucoup trop vécu dans notre tradition occidentale de manière culpabilisante. Alors que Lao-tseu affirmait dès le VIème siècle avant JC, que « l’échec est au fondement de la réussite ». Car, par définition, oser, c’est oser l’échec. Prendre sa chance de réussir, c’est assumer le risque d’échouer. Toute décision est audacieuse par essence et implique la possibilité de l’échec. L’audacieux connait la peur, mais il en fait un moteur. Il y a un cout associé à l’action, mais l’inaction est encore plus couteuse. La vraie menace serait, à force de ne pas oser échouer, d’échouer tout simplement à vivre. C’est pourquoi il est fondamental d’apprendre à oser en accroissant sa compétence, en admirant l’audace des autres, en refusant d’être paralysé par un excès de perfectionnisme, et en se souvenant que rien n’est plus amer que de perdre sans avoir rien tenté. Le rôle de l’éducation est fondamental. Il nous faut renouer avec la conception de Montaigne:  » Enseigner, ce n’est pas remplir un vase, c’est allumer un feu ». L’école devrait encourager davantage la singularité, renforcer les points forts plutôt que chercher à compenser les points faibles, donner l’envie d’entreprendre et de se confronter « au beau risque de vivre ». Il faut enfin apprendre à « réussir ses succès », c’est à dire à les vivre comme des occasions d’apprendre et de se réinventer, pour savoir les surmonter, autant que les échecs. Le propre de l’homme est sa perfectibilité. Nous sommes des animaux ratés, nés trop tôt, imparfaits. Mais cet échec de la nature en nous est comme un feu puissant, moteur de notre progrès. C’est ainsi que nous devenons créatifs, civilisés, proprement humains. Pour pouvoir « devenir ce que nous sommes », au sens de Nietzsche, il faut avoir échoué pour comprendre ce qu’il y a d’intense dans la simple joie de vivre, et de miraculeux dans la beauté du monde. Et Charles Pépin de conclure : « Nos échecs sont des butins. Il faut prendre le risque de vivre pour les découvrir, et les partager pour en estimer le prix ».

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