ET SI NOUS REPRENIONS LE CONTRÔLE DE NOTRE ATTENTION ?

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J’ai décidé de consacrer notre #JourDuPenseur dominical au dernier livre de notre ami Bruno Patino intitulé « La civilisation du poisson rouge » et sous-titré « Petit traité sur le marché de l’attention ». Est-il besoin de présenter Bruno Patino, l’un des meilleurs penseurs Français des médias numériques, doyen de l’Ecole du Journalisme de Sciences Po Paris, directeur éditorial d’Arte France, ancien Président du Monde Interactif et de Télérama, qui fut également DG de France Culture et Directeur des programmes de France Télévision. Il est également l’auteur, avec Jean-François Fogel d’ «Une presse sans Gutenberg », publié en 2005, qui décrivait les conséquences du développement d’Internet pour la presse. « La civilisation du Poisson rouge » est un petit traité fort bien écrit sur l’addiction numérique et ses dangers liés à la sur-stimulation de notre attention par les plates-formes numériques. Mais l’analyse critique de Bruno Patino est suffisamment lucide pour ne pas nier les apports du numérique à la Société. Tout l’enjeu selon lui est de passer d’un numérique « sauvage », qui a désormais montré ses limites, à un numérique « humanisé », où l’homme se dote des moyens de reprendre le contrôle de son attention – suivant ainsi le joli précepte indien « Si tu vois tout en gris, déplace l’éléphant ! », que Bruno Patino a choisi de mettre en exergue au début de son ouvrage.

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On prête au poisson rouge l’incapacité de fixer son attention au delà de 8 secondes. Au delà de ces 8 secondes, il passe à autre chose et remet à zéro son univers mental. Le temps actuel estimé pour l’homme numérique est de 9 secondes ! Au delà, notre cerveau prends la mauvaise habitude de décrocher, « distrait par la distraction de sa distraction ». Pour Bruno Patino, « Nous sommes devenus des poissons rouges, enfermés dans le bocal de nos écrans, soumis au manège de nos alertes et de nos messages instantanés. Tel le poisson, nous pensons découvrir un univers à chaque moment, sans nous rendre compte de l’infernale répétition dans laquelle nous enferment les interfaces numériques auxquelles nous avons confié notre ressource la plus précieuse : notre temps ». Pour Bruno Patino, « la société numérique rassemble un peuple de drogués hypnotisés par l’écran ». L’addiction est patente au travers de ses trois symptômes : tolérance (nécessité d’augmenter régulièrement la dose), compulsion (impossibilité de résister à son envie) et assuétude (servitude à cette envie), générant de nouvelles pathologies mentales : syndrome d’anxiété, schizophrénie, athazagoraphobie (peur d’être oublié par ses pairs), assombrissement (« stalking » obsessionnel). L’utopie d’un nouveau monde libérateur n’est plus de mise. Le mythe de la création d’une conscience universelle, ou noosphère, qui rayonnerait de l’énergie libérée par l’intelligence et les connaissances de l’humanité entière a pris du plomb dans l’aile : « La foule est bien là, mais la sagesse ne s’est pas présentée. Deux forces, ignorées par les libertaires, se sont déployées en l’absence d’entrave : l’emportement collectif né des passions individuelles, et le pouvoir économique, né de l’accumulation. Au détriment de notre liberté.

Si rien ne s’est passé comme prévu par les pères de l’Internet, selon Bruno Patino, c’est parce qu’ « un aiguillage inattendu s’est présenté, qui a dévié le cours des choses. La forme nouvelle de l’Internet n’est pas sémantique, mais dessinée par l’économie de l’attention ». Notre attention est détournée par quatre catégories de perturbateurs, mis en évidence par le philosophe Yves Citton : les messages et alertes, les propositions de récompense, les stimulations de divertissement, et l’attention aversive (peur de manquer l’immanquable). Perturbé par trop de stimulations « stroboscopiques », notre désir est tétanisé et n’a plus le temps de se construire : « Le temps qui nous a été volé est celui du manque, et donc du désir. Celui de l’amour, de l’autre et de l’absolu ». Les algorithmes ont fait de nous des somnambules, chaque être humain confondant de plus les limites de son champs de vision, avec les limites du monde, du fait des « bulles de filtre » dans lesquelles nous nous enfermons volontairement. Comment s’étonner alors que la vérité cède le pas à la vraisemblance, et la réflexion au réflexe ? Pour Bruno Patino, « l’économie de l’attention a permis de démocratiser l’économie du doute, plus rentable et généralisable que l’économie de la vérité », l’idée de crédibilité remplaçant celle de vérité. Il est beaucoup plus facile et beaucoup moins cher de produire de la vraisemblance que de la vérité, cette dernière demande un travail long et rigoureux, une démarche de mise à l’épreuve, alors que la vraisemblance repose sur la simple capacité de créer un « emotional triggering », un déclencheur émotionnel (voir la remarquable campagne publicitaire du New York Times ci-dessous). L’arena passionnelle des réseaux menace d’assécher l’agora raisonnée des médias journalistiques. Les deux univers n’ont plus la même représentation du monde.

Pour Bruno Patino, il est encore temps d’agir. Si l’état de nature des empires numériques ne doit pas devenir notre état de culture, « l’apocalypse numérique n’est pas amorcée », et il est encore possible de réformer, d’adapter et de contrôler le modèle, sachant que lutter contre la domination de l’économie de l’attention qui nous plonge dans l’addiction n’est pas un refus de la société numérique : « c’est réinstaurer une perspective de long terme sur un cauchemar de court terme ». Il faut à la fois combattre les idées fausses (celle d’une « main invisible » auto organisatrice), imposer une négociation sur des normes d’application, réfléchir au cadre juridique (cf RGPD), et développer des offres numériques qui ne répondent pas à l’économie de l’attention (à l’exemple des podcasts). C’est pourquoi Bruno Patino propose une liste de quatre ordonnances : 1. Sanctuariser des zones hors connexion, 2. Préserver des moments sans connexion 3. Expliquer les réseaux sociaux et 4. Ralentir les accélérations inutiles. Bruno Patino est convaincu qu’ « il y a une voie possible entre la jungle absolue d’un Internet libertaire et l’univers carcéral de réseaux surveillés. Cette voie possible, c’est la vie en société. Mais nous ne pouvons laisser à ces plates-formes le soin de l’organiser seules, si nous souhaitons qu’elle ne soit pas peuplée d’humains au regard hypnotique qui, enchaînés à leurs écrans, ne savent plus regarder vers le haut ». Il est temps de relever la tête et de sortir du bocal des écrans qui nous enferment.

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L’addendum du livre de Bruno Patino mérite d’être souligné : « Selon l’Association française du poisson rouge (elle existe), le poisson rouge est fait pour vivre « en bande », entre vingt et trente ans, et peut atteindre 20 centimètres. Le bocal a atrophié l’espèce, en a accéléré la mortalité et détruit la sociabilité ».

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