ET S’IL N’Y AVAIT PAS D’ESPOIR SANS HISTOIRES ?

Capture d’écran 2019-12-07 à 12.15.08

J’ai décidé de consacrer notre #JourDuPenseur dominical au livre d’Adrien Rivierre intitulé «L’homme est un conteur d’histoires», préfacé par Enki Bilal. Dans sa préface, le célèbre auteur de BD de science-fiction nous rappelle que : « le décodage du monde passe par l’entrelacement de milliards de récits, anonymes ou pas. C’est la toile vivante la plus sensible, la moins virtuelle mais la plus complexe, celle que nous tissons en temps réel, souvent sans le savoir, et qui est simplement notre vie ». Adrien Rivierre, diplômé de l’ESCP il y a seulement cinq ans, s’est rapidement imposé comme un expert reconnu de la prise de parole en public et de la mise en récit, dont il a fait son métier. Il avait déjà commis en 2018 un premier livre « Prendre la parole pour marquer les esprits », petit guide pratique donnant les clés de la prise de parole en public. Son deuxième livre : «L‘homme est un conteur d’histoires », traite moins du « Comment ? » que du « Pourquoi ?». Pourquoi, de tous temps, et partout sur Terre, les hommes et les femmes ont été, sont et demeureront des conteurs d’histoires. Ce livre est un voyage à la rencontre du conteur d’histoires, c’est à dire du pouvoir narratif présent en chacun de nous, à travers de nombreuses disciplines comme les neurosciences, la biologie, la psychanalyse ou encore l’anthropologie. Pour Adrien Rivierre (je vous recommande son récent podcast ci-dessous) : « Il n’y a aucune fatalité à ce que les récits les plus apocalyptiques l’emportent sur les plus prometteurs, les plus libérateurs et les plus inspirants». Il faut garder en tête que « les sociétés qui prospèrent sont fortement corrélées au partage de récits optimistes, qui renforcent la cohésion et la coopération. Etre un conteur d’histoires, c’est avant tout être un porteur d’espoir ».

L’homme est un animal conteur d’histoires. C’est un fait. Les histoires définissent l’homme, qui il est, au plus profond de lui-même. Individuellement et collectivement. Mieux, elles expliquent pourquoi il s’est hissé au sommet de l’évolution. Mais d’où viennent tous ces récits ? Comment expliquer qu’ils soient indispensables à notre survie ? Quel rôle jouent-ils dans la construction ou la dislocation des communautés humaines ? Avec les récits, le monde fait sens. L’incroyable capacité d’organisation de l’homme à grand échelle n’est possible que par le partage de récits, et plus particulièrement des mythes, qui retracent la formidable destinée humaine, et se transmettent à travers les siècles. A chaque récit, quelque chose de plus profond se joue. La science de l’évolution a montré que toute l’activité de notre cerveau est animée par un unique objectif : notre survie. C’est l’augmentation du volume du cerveau qui a donné naissance aux récits, notamment aux paraboles : « le langage premier de l’homme, celui qui parle à ce qui constitue notre essence la plus profonde ». Plus généralement, c’est la fonction narrative de l’homme, l’imagination cognitive, qui a permis de passer d’un protolangage à un véritable langage, permettant à l’homme de coopérer pour organiser sa survie : «C’est en évoquant par la parole les crises passées, que les hommes ont réussi à empêcher qu’elles se renouvellent». Les chefs peuvent ainsi utiliser les récits pour faire régner l’ordre: «Dans toute société, le conteur d’histoires est roi». L’interpénétration du réel et de la fiction touche tous les pans de la vie humaine, d’où l’importance du « storytelling » pour communiquer efficacement.

C7DPI5pWoAAyuoX

Une histoire ne peut pas être résumée à son intrigue. Elle se définit davantage par la façon dont le personnage principal évolue intérieurement, selon des archétypes de narration récurrents. Pour Adrien Rivierre, « le conteur d’histoires est un poseur de questions invétéré qui doit s’émerveiller du monde comme un enfant ». Les récits sont fondamentalement prométhéens : «ils disposent de cette fonction de transmission de la connaissance ». Ils structurent notre pensée et sont des vecteurs efficaces pour nous aider à décoder le monde et lui donner du sens, faisant appel à l’émotion, provoquant l’empathie qui favorise l’action. Pour qu’elles soient retenues, les histoires doivent stimuler notre cerveau: « rien ne crée en nous d’aussi puissants réseaux neuronaux que ce qui nous émeut ». Les neurones miroirs permettent d’entrer en empathie avec autrui en ressentant ses émotions et en comprenant les actions qu’il réalise. Le récit donne du sens au temps vécu : « tout acte qui configure le temps est un récit, qu’il s’agisse d’une poésie, d’une comédie musicale, d’un discours, de conversations de comptoirs, etc … ». Les récits sont le principe central de nos expériences et de nos connaissances. Sans récits, aucun rapport au monde, et donc aucune connaissance n’est possible : « sans récit, l’homme est amnésique ». Les récits sont la condition sine qua non de l’expérience. Le récit offre une base, un contexte pour l’expérience : «la capacité à raconter une histoire est antérieure à l’expérience vécue ». La vie n’est jamais « telle qu’elle s’est déroulée », mais telle qu’elle est interprétée et réinterprétée au travers des histoires.

art-du-storytelling-promouvoir-marque

Comme le souligne à juste titre Umberto Eco, nous avons tendance à croire non pas ce qui est vrai, mais ce qui est vraisemblable. L’intelligence narrative, comme toute intelligence, comporte des limites et des dérives. Ainsi, les théories du complot révèlent l’influence et la puissance que les récits peuvent acquérir au détriment de la vérité. Le conteur d’histoire se voit confier une grande responsabilité, celle d’utiliser la mise en récit pour faire progresser la connaissance dans un sens qui ne falsifie pas le réel. Il y a une éthique du conteur d’histoires. Car les récits ont la capacité de nous transformer en profondeur. C’est en étant « transporté » au cœur d’un récit, que nos croyances, mêmes les plus ancrées, peuvent être modifiées. La mise en récit est ainsi utilisée en permanence par la religion pour faire vivre la croyance à travers les époques et les géographies. Au plan politique, les récits nationaux jouent également un rôle de premier plan pour créer un sentiment d’appartenance. Et c’est pourquoi l’on peut parler de « lutte des imaginaires ». Pour Adrien Rivierre, «l’histoire humaine peut être envisagée comme un vaste marché de récits en constante évolution et interactions». Il ne fait pas de doute que les histoires nous transforment, nous et le monde dans lequel nous vivons. Elles façonnent nos croyances, nos comportements, notre culture, donc qui nous sommes. Avec le développement des jeux vidéos et des mondes virtuels, le « storytelling » devient de plus en plus du « story-acting », qui permet au destinataire d’interagir en temps réel avec le récit et le conteur d’histoires. Mais quelles qu’en soient les modalités d’expression, il est de notre responsabilité individuelle et collective d’orienter le sens des histoires, donc le sens de l’Histoire, vers un monde humainement plus viable, dans l’intérêt de la survie de l’humanité. Adrien Rivierre a raison de souligner que « Face aux bouleversements systémiques provoqués par le réchauffement climatique et l’explosion des nouvelles technologies, le conteur est celui qui établira la vision et le cap vers un avenir prospère ». Comme l’écrit si bien le poète britannique Percy Bysshe Shelley : « Les poètes sont les législateurs secrets du monde ».

The-power-of-storytelling

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

You may use these HTML tags and attributes: <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>