Currently Browsing: POLITIQUE-SOCIETE

Et si le digital n’était que le révélateur de notre humanité ?

Le #JourDuPenseur est consacré ce dimanche à mon ami Thomas Jamet, directeur général de Newcast, enseignant à Sciences Po, et chroniqueur à @Influencialemag, qui publie son premier essai : Ren@issance mythologique, L’imaginaire et les mythes à l’ère digitale. Comme le dit Michel Maffesoli qui a signé l’introduction du livre, Thomas Jamet ne cherche pas à polémiquer. Il tente de décrypter le monde dans lequel on est et la révolution digitale qu’il traverse, en s’inscrivant dans une dimension humaniste et en abordant les faits « sans colère ni haine ». Avec la simple volonté de s’interroger sur les rapports à l’altérité induits par les médias digitaux.

portrait T.JametS’inscrivant dans la logique de « l’éternel retour » chère à Nietzsche et de la maxime « Rien ne se créé, tout se transforme », Thomas Jamet émet la thèse que le phénomène numérique constitue une sorte de retour à l’essence de la nature humaine, à sa dimension animale vivant en tribus. « Le digital incarne une nouvelle réalité en nous invitant à regarder en arrière, vers la fondation de notre humanité ». Pour Thomas Jamet, l’instantanéité, les liens humains et les émotions permis par le digital et les médias sociaux Facebook, Twitter ou Foursquare devenus planétaires redonnent force et vigueur au vivre ensemble politique ou social. Etant donné que l’humain est dorénavant selon lui le moteur des nouvelles technologies, que ces nouvelles technologies ont plutôt tendance à rapprocher qu’à éloigner en permettant une ouverture sociale, Thomas Jamet considère lui, qu’au fond, l’ensemble de ce phénomène digital ne ferait que nous renvoyer vers notre condition d’animal politique et social. Il s’inscrit ainsi à l’opposé des discours portant sur l’impact négatif du virtuel ou encore, par exemple, sur la désocialisation des jeunes générations due au temps passé devant un écran. Poursuivant la pensée d’Hegel selon laquelle « la lecture du quotidien du matin est la prière de l’homme moderne », l’hyperconnexion médiatique actuelle nous placerait dans un état de « communion symbolique aux problèmes du monde qui, par son habitude, confine au rituel ».

Couverture renaissance-mythologique-thomas-jamet-Le phénomène digital s’inscrit d’autant plus dans l’Histoire humaine universelle qu’il repose, selon l’auteur, sur un imaginaire collectif vecteur de sociabilité depuis la nuit des temps. S’appuyant sur de nombreuses études des mythes ou des contes et légendes constituant notre imaginaire, Thomas Jamet rapproche aussi bien des outils comme Facebook, Google, Twitter ou Foursquare, ou des personnalités animant la sphère digitale mondiale comme Lady Gaga ou Michael Jackson à des figures mythologiques bien connues composant notre imaginaire collectif. La figure de Lady Gaga, s’autoproclamant mère des « little monsters » que sont ses fans et se présentant sous des costumes souvent proches du monstrueux, est ainsi considérée par Thomas Jamet comme proche de la figure de la déesse-mère, constitutive de notre imaginaire depuis la nuit des temps, mais aussi de la figure des monstres composant de nombreuses mythologies. La réussite planétaire de Lady Gaga et son influence sont, selon Thomas Jamet, un exemple du signe du retour de notre ère postmoderne à des réflexes archaïques qui ne nous auraient en réalité jamais quittés. Le digital nous ramènerait à notre état d’êtres sensibles à l’imaginaire et à l’irrationnel. Pour l’auteur, Facebook serait quasiment un corps physique palpable, une sorte de nouveau forum voire d’actualisation du mythe de la Cité à la façon dont la pensait les auteurs antiques. En somme, si ces phénomènes ne sont en eux-mêmes pas des mythes, ils s’inscrivent en revanche dans un récit en empruntant à d’autres mythes, qui ont fait de même. Quatre dimensions mythologiques sont particulièrement présentes selon Thomas Jamet avec l’avènement du digital : le mythe de faire partie d’un grand Tout grâce à notre sociabilité humaine ; le mythe de la figure dionysiaque avec le développement de notre position d’homo ludens ; la figure mythique du monstre, avec le sentiment de faire des allers-retours vers notre penchant sauvage et animal ; et le retour à la pulsion et à la tentation en ce que le digital rend tout disponible à tout moment. L’ouvrage est chargé de références littéraires, sociologiques, philosophiques incontournables sur les mythes constitutifs de notre civilisation, sur l’imaginaire ou encore sur ce qui différencie le réel du virtuel. L’un des aspects original et particulièrement appréciable de ce livre selon moi, est qu’il inscrit le phénomène digital dans le temps long de l’Histoire et non pas dans le temps de l’urgence et de l’éphémère si souvent associés à Internet et au digital. En analysant l’exercice du digital comme participant à notre imaginaire collectif, Thomas Jamet soutient qu’il est dorénavant de notre responsabilité d’envisager le digital comme entrainant un véritable changement de paradigme puisqu’il permet de mieux se connecter à nos pulsions et à nos désirs mais aussi de nous rapprocher de notre condition d’humain et de notre propre animalité.

lady gaga monster 20

Share

Et si la plus grande des insécurités était alimentaire ?

YouTube Preview Image

Début octobre, je vous parlais de l’association ONE (one.org) qui lance un appel pour mettre le sujet de la famine au cœur des discussions du G20 se déroulant à Cannes les 3 et 4 novembre prochain (Et si l’injure suprême était de ne pas répondre à l’appel de Bono ?). Je remercie au passage toutes celles et ceux d’entre vous qui ont accepté de modifier transitoirement la photo de leur profil Twitter et Facebook, et ont signé la pétition “Ensemble, mettons fin à la faim” ( vous pouvez encore cliquer ici si vous ne l’avez pas déjà fait). Le #JourDuPenseur revient  cette semaine sur cet enjeu grâce à Lester Brown qui publie Basculement. Comment éviter l’effondrement économique et environnemental.

Lester Brown (WEB)Lester R.Brown, né en 1934 aux Etats-unis, est agroéconomiste et analyste environnemental. Il est le fondateur de l’Institut Worldwatch et l’actuel président de l’ONG américaine Earth Policy. Il est parmi les pionniers du développement durable et a éveillé les consciences sur la nécessité d’une croissance durable avec son livre Plan B, pour un pacte écologique mondial publié en France en 2007 et traduit dans plus de 40 langues. Dans Basculement, Comment éviter l’effondrement économique et environnemental, l’agroéconomiste fait un nouveau point de la situation de notre écosystème mondial et affirme aujourd’hui avec ce nouvel ouvrage que l’alimentation et les produits agricoles vont être au croisement et au cœur des différentes problématiques environnementales et énergétiques à venir.  « Food is the new oil » selon lui. Constatant les différents problèmes environnementaux auxquels nombre d’individus sur notre planète sont confrontés (effondrement des ressources en eau, érosion des sols, réchauffement climatique) et le déséquilibre de l’offre et de la demande pour les produits agricoles, Lester Brown pointe bien l’alimentation pour tous comme l’un des principaux défis de demain, et d’un demain très proche. « Je me suis longtemps irrésolu à croire que l’alimentation, vu la profusion que notre société a été capable de créer, pouvait être le point faible de notre civilisation. Aujourd’hui, j’en suis convaincu. »  Et en effet, aujourd’hui, la faim dans le monde ne diminue plus, elle progresse. La tendance s’est inversée depuis la fin du XXème siècle.

image-170Avec le livre Basculement, tout l’objet du prolifique président d’Earth Policy Institute est de faire prendre conscience des menaces qui pèsent et pèseront sur notre civilisation, comprendre d’où elles viennent et élaborer des solutions. Particulièrement pédagogue, l’agroéconomiste observe les derniers phénomènes climatiques ou environnementaux et les conséquences qu’ils ont eu sur notre qualité de vie et nos ressources. Lester Brown fait tout particulièrement le lien entre dérives environnementales et affaissement socio-économique. Les périls pour notre civilisation sont, selon lui, l’instabilité climatique, l’extension des pénuries d’eau, la croissance démographique continue, la montée de la faim et l’accroissement du nombre d’Etats défaillants. Et d’insister une nouvelle fois à coups de données et de projections sur le fait que oui, la sécurité alimentaire, et donc la civilisation, sont menacées notamment par les émissions de carbone. Ayant sillonné la planète et étant au croisement de nombreux travaux interdisciplinaires et internationaux avec le think thank Earth Policy Institute, Lester R.Brown nous entraine aux quatre coins du monde pour nous montrer que les réponses devront être tout autant globales et mondiales que le sont les problèmes soulevés. Il rassemble ici les derniers « événements » environnementaux et leurs conséquences et fait un bilan de notre écosystème : canicule et incendies sans précédent à Moscou  durant l’été 2010 entrainant une chute des récoltes et une hausse du cours mondial du blé de plus de 60% en 2 mois mais entrainant aussi la faillite de milliers d’agriculteurs ainsi que la perte de forêts sur pied dont le cout de restauration s’élèverait  à près de 300 milliards de dollars; Pluies torrentielles au Pakistan détruisant 2 millions de logements et tout autant d’hectares de cultures ; En Asie de l’est, des tempêtes de poussière devenues annuelles dues en grande partie aux mécanismes d’érosion des sols et de désertification menacent la vie quotidienne de plus d’un milliard de personnes ; Développement des agrocarburants qui accélère la progression de la faim selon les données recensées par Lester R.Brown …La Chine, avec la fonte des glaciers de l’Himalaya et la pollution des rivières par l’industrie qui concerne près de 90% des eaux chinoises, voit son autosuffisance alimentaire baisser. L’Inde également, avec la surexploitation de ses nappes phréatiques, pourrait connaitre une « bulle alimentaire » dans un futur proche si la situation perdure. « Lorsque ces pays qui représentent plus du tiers des hommes sur la planète, iront acheter du grain à la bourse mondiale de Chicago, alors c’est l’ensemble du prix de l’alimentation qui grimpera, pour tous. ». 
Pour Lester R.Brown, l’insécurité alimentaire est ainsi bien plus problématique aujourd’hui et dans les décennies à venir que l’insécurité due au terrorisme ou à d’autres conflits guerriers. Il faudrait donc, selon lui, mettre les mêmes moyens, si ce n’est plus, que ceux alloués à la défense. Par ailleurs, alors que l’accès à l’eau se restreint sensiblement,  40% de l’alimentation mondiale dépend de l’irrigation. Dans le même temps, le pompage des nappes phréatiques au-dessus de leur seuil de renouvellement entraine un effondrement des ressources en eau. Et la fonte des glaciers qui peut se traduire dans un premier temps par une augmentation des débits des rivières ne donne lieu qu’à un gonflement artificiel. Le recul des plus grands glaciers mènent inévitablement à la réduction des volumes d’eau disponibles pour l’irrigation.

large_535022

Pour répondre à l’urgence des situations, l’expert recense plusieurs pistes de mesures interdépendantes composant son Plan B : une réduction de 80% des émissions globales de carbone d’ici 2020, la stabilisation de la population au-dessous de 8 milliards d’ici 2040, l’éradication de la pauvreté à l’échelle planétaire et enfin la restauration des sols, des forêts, des nappes aquifères et des ressources halieutiques. Selon l’expert, le premier défi est  d’augmenter l’efficacité énergétique mondiale. Il faut d’après selon lui  restructurer les systèmes de transport,  passer de la combustion des ressources fossiles à l’exploitation des richesses de la planète en matière d’énergies éolienne, solaire et géothermique. Pour Lester R.Brown, la hausse du coût des énergies fossiles, l’insécurité croissante des approvisionnements pétroliers ou encore les inquiétudes relatives au réchauffement climatique sont autant d’éléments  conséquents interrogeant l‘avenir d’énergie telle que le charbon ou le pétrole. Pour lui, le remplacement progressif de ces énergies fossiles par de l’éolien, du solaire ou de la géothermie est inéluctable. Par ailleurs, à en croire les chiffres cités, le développement de l’économie de l’énergie peut aller dans le bon  sens. Il cite le développement des ampoules LED comme exemple non négligeable d’amélioration technique de l’efficacité énergétique entrainant des baisses non accessoires des dépenses d’électricité dans les zones urbaines. Ensuite, stabilisation de la population et éradication de la pauvreté vont de pair et se renforcent mutuellement. Pour y parvenir, Lester R.Brown rappelle l’importance de l’accès à l’instruction, au moins jusqu’à l’école primaire de tous les enfants, filles ou garçons, mais aussi la nécessité d’une couverture de soins universelle et l’accès pour toutes les femmes à des soins de santé génésique et aux services de planning familial. Le dernier volet du Plan B relatif à la restauration des écosystèmes et des ressources naturelles implique notamment selon l’expert une initiative d’envergure mondiale pour stabiliser le niveau des nappes phréatiques par l’optimisation de l’utilisation de l’eau. Cela nécessiterait un passage conjugué à des systèmes d’irrigation plus efficaces et des cultures moins exigeantes en eau et, pour les zones urbaines et de l’industrie, une généralisation du recyclage de l’eau en circuit fermé. Lester R.Brown se prononce également fortement pour l’interdiction de la déforestation mondiale et propose de mettre en œuvre un « effort mondial de protection des sols ».

CSM106617

L’économie de marché doit selon lui engager un basculement afin de prendre en compte la réalité environnementale. En omettant des coûts indirects, qui peuvent dans certains cas dominer totalement les coûts directs, le marché créerait une distorsion fondamentale dans le mécanisme de formation des prix. Le prix du charbon ou du pétrole notamment devraient selon lui comptabiliser le coût des marées noires, le changement climatique ou même le coût des maladies respiratoires qu’ils peuvent induire. Nous rappelant que bien que nous vivions dans une société très urbanisée et technologiquement avancée, nous sommes tout aussi dépendants des écosystèmes terrestres que l’étaient les Sumériens ou les Mayas, il prêche pour une évolution radicale de notre système de comptabilité et appelle à une véritable « révolution copernicienne » de l’économie qui tienne compte « des plusieurs décennies d’observations et d’analyses environnementales ». Car selon Lester R.Brown nous pouvons vaincre les famines, la pauvreté et nous pouvons encore restaurer la qualité des sols, des forêts, des océans. Basculement précise Le Plan B en définissant les axes majeurs de redéfinition des priorités politiques nationales et mondiales pour y parvenir. Lester R.Brown va jusqu’à budgétiser ce plan (185 milliards). Celui-ci repose sur des objectifs sociaux de base et des objectifs environnementaux et vise à  « restaurer la planète » et atteindre des buts sociaux permettant d’éviter l’effondrement économique et environnemental. Espérons que Lester R.Brown, considéré par le Washington Post comme  « l’un des 100 penseurs les plus influents de la planète », sera entendu par les acteurs du prochain G20. Mais quoi qu’il arrive, il ne peut que conforter l’utilité d’une démarche de sensibilisation comme celle de One.org (clip ci-dessous), et la nécessité de mettre l’enjeu d’une alimentation durable pour tous au cœur des débats mondiaux à venir. Et ce d’autant plus que selon l’agroéconomiste, le délai pour « inverser à temps le processus d’effondrement est suffisamment court ».

YouTube Preview Image Share

Et si on donnait à la philosophie sa juste place ?

YouTube Preview Image

Comme tous les dimanches sur ce blog, c’est #JourDuPenseur, consacré aujourd’hui à un des rares philosophes contemporains connus du grand public, Raphael Enthoven. Dans son dernier livre, Le philosophe de service et autres textes,  il réfléchit justement à la perception de sa condition de philosophe par l’opinion et l’utilisation qui en est faite dans les médias. Et créé le concept de « philosophe de service » pour réfléchir aux rapports de la philosophie avec les médias. Le texte d’Enthoven part du constat que le Philosophe est de nouveau un interlocuteur privilégié des médias. Et Raphael Enthoven, en particulier, est bien placé pour en parler.

portrait R.EnthovenAncien élève de Normal  Sup’ et agrégé de philosophie, il compte épisodiquement parmi les invités d’émissions de télévision ou de radio pour parler de questions existentielles ou morales, ou même de faits de société. Raphael Enthoven est également conseiller de la rédaction de Philosophie Magazine et producteur des Nouveaux Chemins de la connaissance  (diffusés sur France Culture du lundi au vendredi de 17h à 17h50), après avoir été coproducteur de l’émission Les vendredis de la philosophie déjà sur France Culture. Bref, en étant au croisement  de ces deux champs, Raphael Enthoven sait bien ce que signifie être philosophe et/ou philosopher dans les médias.  Mais s’il participe à ce rapprochement, c’est en toute connaissance de cause et, comme il en témoigne dans cet ouvrage, avec autodérision.

couverture Le philosophe de servicePour Enthoven, le « philosophe de service » remplace aujourd’hui la figure de « l’intellectuel engagé ». Créature de l’opinion, sorte de « pur esprit »,  il est celui qui peut répondre à toutes sortes de question existentielles ou morales, qui apporte un « éclairage ». Il est à la fois admiré pour ses connaissances et raillé pour son savoir abstrait. La figure du philosophe existe depuis la nuit des temps mais pour Enthoven, les médias et l’opinion ont aujourd’hui façonné leur propre image du philosophe, avec celle du « philosophe de service », qui devient vite le « le P.S. » dans le texte d’Enthoven. Celle d’un philosophe devant être à la fois compréhensible et lointain, accessible et jargonnant. Le philosophe invité d’une émission de télévision a pour rôle d’apporter des réponses. S’il est invité, c’est pour « qu’il fasse cadeau de sa hauteur, qu’il se déguise en altitude, qu’il aborde des sujets triviaux du haut depuis le promontoire où son esprit doit avoir l’air d’habiter. » Mais demander des réponses à une discipline qui est faite de doute et de questionnements, voila dans quelle contradiction les médias entrainent le philosophe de service.  « A mille lieues de l’exercice socratique de la philosophie, le philosophe de service remplace les questions par des réponses, et les réponses par des professions de foi ». Si Enthoven n’emploie pas le terme, on discerne une critique de l’approche utilitariste de la philosophie par les médias, et de son instrumentalisation par l’opinion en étant utilisée à une certaine fin. « P.S., c’est la cigüe de Socrate : l’empoisonnement de la philosophie par ceux qui la réduisent à un remède ». Et le philosophe de service se conforme à l’idée que les autres se font de la philosophie et de la posture du philosophe.  En quelque sorte, pour Enthoven, les médias et l’opinion demandent aux philosophes qu’ils jouent au philosophe plutôt qu’ils ne soient philosophes.

garcon de café

Nous renvoyant à la célèbre figure de Sartre  du garçon de café qui joue au garçon de café, Enthoven nous amuse et nous interpelle en narrant comment il joue au philosophe dans les émissions de télévision où il est convié, comment il n’y fait pas de la philosophie mais le philosophe. Et appelle à se demander si « l’amour de la sagesse est soluble dans le souci de plaire ? » Posture avec doigt sous le menton pour adopter un « air philosophique », déclarations ni trop profondes ni trop abordables, la réflexion d’Enthoven sur la posture du philosophe dans les médias rappelle le travail de Bourdieu Sur la télévision, où il explique pourquoi des intellectuels ou des scientifiques ne devraient pas accepter de se rendre sur des plateaux de télévision puisqu’il leur est impossible d’exprimer convenablement leurs réflexions ou analyses, étant constaté selon Bourdieu que le temps et l’espace de la télévision ne sont pas ceux de la sagesse ou de l’analyse. Pour Enthoven, réflexions trop longues ou trop complexes semblent incompatibles avec le rythme des émissions télévisées actuelles, la pensée philosophique est réduite à une portion aseptisée. « Privé d’approfondir (mais sommé d’en donner l’impression), soumis à l’immédiat (…) P.S. est celui qu’on regarde sans le voir, qu’on entend sans l’écouter, qu’on invente quand on l’invite, et qui s’étaient quand la lumière s’en va ».

socrate_mort

A travers les textes qui suivent le texte Le philosophe de service (qui avait été publié dans le supplément du Monde), Enthoven montre une autre forme de questionnement philosophique que celle employée lorsqu’il est sur des plateaux de télévision. A travers un recueil de textes, issus de ses chroniques remaniées et réécrites de Philosophie Magazine,  il aborde les thèmes majeurs de la réflexion d’hier et d’aujourd’hui et explore les différentes facettes de plusieurs notions philosophiques. Dieu pour commencer, puis le bonheur, la folie,… et enfin l’amour. 19 textes pour réfléchir à 19 thèmes plus ou moins classiques de la philosophie : un cours idéal d’initiation à la philosophie que tous nos enfants devraient lire !  Des textes courts qui comptent quelques aphorismes demandant une lecture lente, justement inadaptés à la narration télévisuelle dans laquelle une idée est souvent vite balayée par une autre.  Quelques exemples : « Face au moi, le monde ne fait pas le poids » pour entamer une réflexion sur l’égoïsme ; « vouloir être heureux, c’est déjà ne plus l’être » pour nous parler du bonheur ; « la folie est la chose du monde la mieux partagée » pour tenter de comprendre ce qu’est la folie. A la fois grave et léger, Enthoven passe d’un paradoxe à l’autre et stimule la réflexion du lecteur en convoquant de nombreux grands penseurs : Hannah Arendt pour évoquer ce qu’est le courage, Paul Valéry et Nietzsche pour appréhender le hasard, Spinoza et Kant pour approcher la question du bonheur,  ou encore Jankélévitch et Woody Allen pour cerner l’essence de l’humour. S’éloignant de la figure du philosophe de service, il réveille les interrogations et les doutes. Quant à l’amour, le dernier thème visité par Raphael Enthoven dans ce livre, il ne fait pas partie des moins complexes. Et comme toujours, il faut accepter de ne pas avoir de réponses immédiates à ces questions.

artoff2299J’ai eu l’occasion de rencontrer Raphaël Enthoven, il y a une dizaine de jours, lors d’une soirée chez Perla et Jean-Louis Servan Schreiber (qui viennent de lancer l’excellent magazine CLES, un magazine qui vise à redonner du sens, et qui donne tout son sens au magazine). J’en ai profité pour lui demander une dédicace à votre attention (ci-dessous).  Je me suis rendu compte à quel point Raphaël était différent de l’image médiatique que l’on peut en avoir au prisme du système cathodique. Il m’est apparu après deux heures de discussions sur les sujets les plus divers, que Raphaël était profondément philosophe, honnête dans son questionnement et pratiquant cette philosophie prônée par Nietzsche dans le Gai Savoir , celle  ” qui nous aide à ne pas chasser nos idées noires”. La juste place du philosophe est précisément là où il nous aide à penser. A penser contre nous-même et surtout contre nos propres conventions de pensée. Par exemple, le dimanche à 11h ? ;-)

x2_8aeb546

Share

Et si on écoutait les hackers ?

Ce post est une contribution spontanée de Faith (pseudo), hacker, que j’ai rencontrée la semaine dernière. Pour elle, le hacking est une philosophie, comme en témoigne le texte mis en exergue sur son profil Facebook : “Oui, je suis un criminel. Mon crime est celui de la curiosité. Mon crime est celui de juger les gens par ce qu’ils pensent et disent, pas selon leur apparence. Mon crime est de vous surpasser, quelque chose que vous ne me pardonnerez jamais.” (Extrait de The Mentor, The Conscience of a Hacker, 1986, paru dans le numéro 7 du magazine électronique Phrack). Au cours d’une conversation passionnante, Faith m’a convaincu de l’urgence de sensibiliser les entreprises et les institutions aux risques informatiques, et de l’intérêt de modifier notre rapport au hacking. Je publie ci-dessous in extenso le texte qu’elle m’a fait parvenir, intitulé, non sans humour, “Sécurité mon amour”.

hack

Sécurité mon amour

On parle beaucoup des hackers, des script-kiddies, des hacktivistes, en mélangeant allégrement les genres et les mots, de façon à en faire une belle salade, que ce soit les médias, qui viennent récemment de nous traiter d’agents infiltrés de la CIA, des politiques qui voient des hackers roumains du KGB à tous les coins d’ordinateurs (copyright Christian Vanneste) ou encore les chefs d’entreprise qui expriment parfois, à leurs corps défendant, une sorte de mépris. Manque de bol pour ces derniers, la gestuelle ne ment pas (docteur Lightman inside me). Trêve de bavardages, entrons dans le vif du sujet.

A neuf mois des élections présidentielles, on glose beaucoup sur la présence numérique des candidats sur les réseaux sociaux. Mais le fait est que cette présence, qu’elle soit effective ou non, ne cache pas une méconnaissance flagrante de l’informatique, au sens très large du terme et le résultat est plutôt flagrant : des rigolos viennent s’introduire dans des failles de sécurité tellement béantes que je n’ose même plus parler de trous mais plutôt de boulevards. La faute à qui ? Tout d’abord à tout ceux qui font passer la sécurité en fin de priorité. Que ce soit les entreprises ou les institutions, les questions de sécurité informatique sont toujours placés en fin de budget et de priorité. Résultats ? On fait du bricolage informatique avec des outils qui permettent de faire des sites sans même coder, au motif que c’est peu onéreux. Conséquences ? Attaques informatiques en tout genre, du defacement au leaks en passant par le dDoS, récemment qualifié par Muriel Marland Militelo d’attaques terroristes.

Loin de moi l’idée de minimiser une attaque informatique, qui a des conséquences réelles mais pour donner dans une analogie que tout le monde comprendra aisément : faire un site à la va-vite sans investissements quelconques, que ce soit financier ou en temps, revient à laisser la porte de chez soi grande ouverte quand on part faire des courses. Etonnez-vous que des petits malins viennent squatter vos infrastructures. Pourtant, en France, nous avons des textes de lois qui punissent les entreprises qui auraient fait preuve de négligence blâmable quant à la sécurité. Mais aucune condamnation n’a été répertoriée.

J’évoquais plus haut le mépris dont font preuve les entreprises et le pire est que j’ai des exemples extrêmement concrets pour illustrer mon propos. Ainsi ai-je vu passer sur ma TL des personnes avec un certain niveau en informatique, signaler aux personnes compétentes des failles de sécurité dans leur site et proposer gratuitement (oui gratuitement) de réparer les dites failles. Aucune réponse. Encore récemment, un chef d’entreprise m’a téléphoné pour me demander de lui indiquer des personnes compétentes pour un audit de sécurité. Une foule de noms me viennent en tête et je me réjouis à l’idée de faire bosser des copains. Et le dit chef d’entreprise de me dire qu’il ne veut pas les personnes que je propos,e mais plutôt des consultants ! Oui parce que tu comprends, les hackers, ça fait peur (et en plus ça rime). Oui sauf que les consultants qu’ils me demandent ne sont pas compétents.

Ok, bon, on va faire de l’étymologie pour les nuls : un hacker est un bidouilleur, c’est quelqu’un qui va chercher à comprendre une machine. Oui effectivement, je concède qu’à force de bidouiller les machines et les réseaux, on finit par avoir un côté un peu autiste et qu’on est peut-être pas les plus doués pour communiquer avec des êtres humains. Mais, nous avons deux grandes forces. La nature du milieu fait que nous sommes, la plupart d’entre-nous, relativement humbles. Il y a une espèce d’émulation qui fait qu’il est difficile d’occulter le fait qu’il y a toujours meilleur que nous. Ainsi avais-je été impressionné par un adolescent de 15ans qui avait un véritable bagage en informatique, qui m’avait scotchée non seulement par ses connaissances, par sa maturité mais aussi par son humilité. Le pire étant que s’il tombe sur ses lignes, je suis prête à parier qu’il ne se reconnaîtra même pas.

La deuxième force découle de la première : dans la mesure où nous gardons en tête qu’il y a toujours meilleur que nous, nous apprenons tous les jours, nous pratiquons tous les jours. On lit, on invente, on s’exerce, on s’entraîne, on s’aide. Le bosseur recevra attention et coup de main. Le feignant sera dégagé, d’où un mépris pour les script-kiddies qui ne sont que des flemmards qui utilisent des outils mêmes pas codés par eux pour pourrir d’autres personnes. Aucun intérêt. Ce qui est recherché, c’est la performance même si ce n’est pas toujours le point principal.

Les grands méchants hackers ne s’infiltrent que là où ils peuvent s’infiltrer. C’est aux entreprises et aux institutions d’intégrer certains fondamentaux notamment le fait que la sécurité d’une infrastructure doit être une priorité, bien avant la communication et le marketing. Des sociétés comme Microsoft dépensent des fortunes pour des campagnes de publicité mais leurs dernières OS sont des betas vérolées. Android fait tout pour draguer de nouveaux clients en misant sur le design et la publicité et les vulnérabilités de leur OS circulent joyeusement en vidéos sur la Toile. Si Apple faisait preuve d’autant d’imagination et de talent dans ses systèmes de sécurité que dans ces campagnes de pub, ça serait magnifique.

On pourrait continuer à énumérer toutes les incohérences des entreprises en la matière mais au bout d’un moment, on a surtout envie de dire à ces dernières de prendre leurs responsabilités. Quant aux politiques, ce n’est pas la peine de jeter l’opprobre sur ce que vous appelez les hackers si vous ne faites ni l’effort d’appliquer certaines règles de droit existantes ni de comprendre comment les choses fonctionnent.

A bon entendeur…

Faith.

Share

Et si l’empathie était plus que jamais le moteur de notre civilisation ?

YouTube Preview Image

Ce dimanche, le #JourDuPenseur se consacre à  Une nouvelle conscience pour un monde en crise. Vers une civilisation de l’empathie, le dernier ouvrage traduit en 30 langues de l’essayiste américain, Jeremy Rifkin, auteur, entre autres, de “L’age de l’accès”, un des livres les plus visionnaires que je connaisse en matière d’usage des nouvelles techonologies. Ce spécialiste de la prospective économique et scientifique, ancien conseiller de Bill Clinton et actuel conseiller d’Angela Merkel, mêle des expertises issues de diverses disciplines et nous embarque entre littérature, essai scientifique, et critique d’un certain nombre de grands penseurs.

imgJeremy Rifkin3Dans cet ouvrage magistral, Rifkin analyse chaque civilisation que l’humanité ait connue en proposant un changement de regard sur la nature humaine. Il propose une relecture de l’histoire de l’humanité en y intégrant l’évolution des sentiments et des émotions. Il propose de faire de l’empathie un moteur de civilisation. Il veut nous faire comprendre correctement l’évolution sociale de l’élan empathique dans l’histoire de l’humanité pour démontrer qu’aujourd’hui la capacité innée des êtres humains à ressentir de l’empathie les uns pour les autres est au moins aussi forte que leur agressivité. Rifkin veut ainsi porter le débat sur le rôle que l’élan empathique peut jouer dans le développement et la conduite des choses humaines afin de lui donner toute sa place dans « la nouvelle conscience » dont nos sociétés humaines ont besoin. Rifkin admet que nous pouvons avoir du mal pour le moment à percevoir l’universelle présence de l’empathie car l’esprit moderne a été façonné par des penseurs pour qui l’égoïsme (Freud), la recherche de satisfaction personnelle (Adam Smith) voire la franche agressivité (Clausewitz, Machiavel) sont les moteurs de l’humanité. A travers une réflexion pluridisciplinaire, Rifkin nous incite à repenser l’être humain comme un être vivant « naturellement affectueux et attentionné, pas haineux et distant. Dans toutes les cultures, le misanthrope est l’exception, jamais la norme ». Rifkin nous rappelle que pour les psychologues, les philosophes ou encore les sociologues,  tout individu se constitue dans la relation avec d’autres. Tout comme de nombreuses découvertes en neurosciences suggèrent que l’homme est d’abord un être social.

couv une nouvelle conscience pour un monde en criseRassemblant aussi de nombreuses et diverses études pédiatriques, Rifkin rend compte de l’importance que joue l’expression empathique dans notre « transformation en humains complètement constitués ». Pas moins de cinq modes d’ « éveil empathique » ont été relevés par les experts comme par exemple le mimétisme, l’association de souvenir… De nombreuses expériences ont montré que face à une situation de souffrance d’un autre enfant, les enfants auront tendance à soit imiter leur souffrance soit à tenter de les réconforter. La « détresse empathique » serait donc biologiquement innée. Les dernières découvertes des spécialistes du cerveau et de l’apprentissage chez l’enfant nous obligent d’après Rifkin à revoir la vieille conception d’un être humain naturellement agressif, égoïste, utilitariste. Et c’est donc sous cet angle que Rifkin a voulu analyser l’histoire de l’humanité et non pas sous l’angle souvent utilisé par les historiens qui étudient principalement les enjeux des rapports de force entre les hommes et font de l’histoire une suite d’événements pathologiques, et de l’homme un être avide et conquérant. Même Adam Smith, qui est l’un des économistes à avoir le plus répandu l’idée qu’une pulsion innée incite l’homme à promouvoir son intérêt personnel sans égard pour celui des autres, relevait que la nature humaine avait une autre face, nous rappelle Rifkin : celle d’une sensibilité émotionnelle empathique. Et pour Rifkin, la théorie économique de Smith se dément en partie par le fait que les avantages réciproques apportés par la coopération seraient en réalité privilégiés chaque fois qu’un terrain d’entente peut être trouvé. Dans toutes les cultures, de la plus déshéritée à la plus prospère, la recherche d’affection, de compagnie et d’appartenance est primordiale. Alors la question porte sur l’envergure de l’empathie dans une société. Pour le chercheur, « la sécurité individuelle accroit l’empathie (…) Dans les sociétés de survie, les liens empathiques sont moins développés, plus ténus et réservés à une étroite catégorie de relations ». 
Profondément optimiste, Rifkin nous explique qu’avec les révolutions de l’énergie et des communications qui ont engendré des structures sociales plus complexes et étendent l’horizon humain dans le temps et l’espace, les liens d’empathie s’élargissent de façon « inimaginable ». Il relève que tout récemment encore de nombreuses catégories de population étaient classées dans « l’autre » : les femmes, les minorités sexuelles, les migrants, les groupes religieux différents…Mais attention, Rifkin insiste bien sur le fait que la prédisposition empathique tout en étant inné n’est pas un mécanisme à toute épreuve nous permettant de perfectionner notre humanité. « C’est plutôt une possibilité de lier progressivement l’espèce humaine en une seule famille étendue, mais il faut l’entretenir en permanence. Malheureusement, l’élan empathique est souvent laissé de coté dans le feu de l’action, quand les forces sociales vacillent au bord de la désintégration ». C’est là que vient le temps de l’analyse des consciences par Rifkin.

empathie enfant

Selon ses recherches, les consciences et le rapport à l’autre et à l’empathie changent quand se produisent conjointement une révolution de la production d’énergie et une révolution des communications. En effet, il met en avant tout au long de cet ouvrage le fait que « les grands tournants de la conscience accompagnent les réorganisations des relations des humains avec le monde naturel, notamment de leur façon d’exploiter les énergies de la planète ». C’est au moment, par exemple, où apparaissent des techniques d’irrigation, en Chine, en Inde, ou encore au Mexique, que les peuples se mettent à développer des alphabets, pour écrire. Plus tard, l’invention de l’électricité s’est accompagnée de l’essor du téléphone et de la télévision. A l’occasion de sa réflexion sur les régimes énergétiques des sociétés, on découvre en Rifkin un pourfendeur convaincu de la recherche pour  des énergies « vertes » ou renouvelables mais aussi pour l’organisation en réseau des usagers. Il appelle à ce que nous entrions dans une nouvelle ère avec une production différente d’énergie, une organisation en réseau dans laquelle des centaines de millions de petites entités produiront et partageront l’énergie comme on produit et partage l’information sur Internet. Il prône une révolution énergétique avec la sortie du modèle actuel, fondé sur les énergies fossiles, et l’entrée dans un nouveau système qui permettra à chacun de produire à bas cout sa propre énergie. Les constructions humaines ont besoin d’autant plus d’énergie qu’elles sont plus complexes. Mais elles engendrent alors selon Rifkin de l’ « entropie », ce concept emprunté aux sciences physiques signifiant à l’origine des pertes d’énergie utile, des dynamiques destructives. « La tâche cruciale de l’heure est d’imaginer un régime énergétique et une révolution économique où les formes d’énergie utilisées seraient à proximité immédiate, distribuées assez équitablement sur toute la Terre, d’accès facile et gratuit, et enfin renouvelables au rythme des saisons et des cycles de la biosphère ». Et pour Rifkin, les énergies renouvelables permettent de relier l’espèce humaine dans une solidarité universelle puisqu’elles assurent à chacun un juste accès à des sources d’énergie locale. Pour lui, la démocratisation de l’énergie doit devenir le point de ralliement d’une nouvelle vision sociale distribuée. Avec le XXIème siècle, doit venir le temps de l’accès individuel à l’énergie comme un droit social et humain. Et appelle à « créer une nouvelle civilisation plus interdépendante qui consomme moins d’énergie et non davantage, mais d’une manière qui permette à l’empathie de poursuivre sa maturation ». Les nouvelles sources d’énergie nous permettent de modifier notre environnement social et de rendre celui-ci plus vaste et plus complexe. Mais cette nouvelle organisation exige des capacités de communication à la hauteur. Quand les deux se combinent, c’est bien tout notre rapport au temps et à l’espace qui change, notre modèle de civilisation. Et notre empathie qui s’élargit.

panorama énergies renouvelables

Rifkin montre bien comment les régimes de communication modifient la conscience humaine et les modèles de civilisation : les cultures orales sont ancrées dans la conscience mythologique, les cultures écrites entrainent la conscience théologique, les cultures imprimées s’accompagnent d’une conscience idéologique, les cultures électroniques centralisées de 1ère génération suscitent une conscience pleinement psychologique. « A chaque étape de l’histoire, les révolutions de l’énergie et des communications ont étendu le système nerveux central en intégrant toujours plus d’ « autre » au familier». En conséquence, voilà comment Rifkin découpe l’Histoire humaine en fonction de ses états de conscience : « le cerveau théologique antique et l’économie patriarcale », « le Rome cosmopolite et l’essor du christianisme urbain », « la révolution industrielle douce de la fin du Moyen-âge et la naissance de l’humanisme », « la pensée idéologique dans une économie de marché moderne », et enfin au XXIème siècle « la conscience psychologique dans un monde existentiel postmoderne ». Selon Rifkin, cette conscience psychologique a permis à une population toujours plus individualisée, vivant dans une économie mondialisée toujours plus interconnectée technologiquement et économiquement, mais néanmoins aliénante, « d’extérioriser  son système nerveux central dans des sphères d’existence plus larges ». « Ce faisant, ses membres ont créé l’espace empathique universel qui convenait à l’émergence d’une civilisation mondiale ». Pour Rifkin, l’âge d’une conscience universelle est advenu et cette conscience universelle, c’est celle de l’empathie. « Pour la 1ère fois dans l’histoire, la majorité de l’espèce humaine est insérée dans des infrastructures économiques, sociales et politiques d’envergure planétaire. Une partie de l’humanité n’a toujours pas l’électricité et n’est pas connectée au processus de mondialisation mais elle est tout de même touchée par ses mécanismes et ses externalités ». Consommation, connaissances, mouvements de population, accès aux ressources énergétiques… « Réunis dans une proximité toujours plus étroite, nous sommes de plus en plus exposés les uns aux autres sur des modes sans précédent. Si le choc en retour contre la mondialisation – la xénophobie, le populisme politique, les activités terroristes- est largement couvert par les médias, on a prêté infiniment moins d’attention à la montée de l’élan empathique, en ces temps où des centaines de millions de personnes entrent en contact avec les « autres » les plus divers. (…) Des centaines de millions d’humains font aujourd’hui partie d’une diaspora mondiale mouvante, et le monde lui-même se transforme en place publique universelle. (…) La planète est devenue le jardin privé de tout un chacun. » Le prospectiviste reconnait néanmoins que l’exposition continue aux autres et le sentiment de malheur par procuration peut dégénérer en une sorte de « divertissement voyeuriste » et peut « désensibiliser l’être humain ».

empathy

Il n’en reste pas moins que nous partageons tous une « biosphère » commune dont nous dépendons entièrement. Et cette biosphère est aujourd’hui menacée d’un changement de température capable de mettre en péril notre espèce nous rappelle Rifkin. Pour l’essayiste, dans un monde défini par l’individualisation croissante et composé d’humains qui se trouvent à des stades de conscience différents, seule la biosphère peut être un contexte assez enveloppant pour unir l’humanité en tant qu’espèce. D’autant plus que nous avons les nouvelles technologies distribuées de communication qui connectent l’espèce humaine et apportent une nouvelle conscience relationnelle. Pour Rifkin, l’empathie, c’est la vraie main invisible, et non pas le marché. Alors que nous créons des civilisations de plus en plus complexes, et que nous sommes de plus en plus individualistes, l’empathie nous permet d’étendre notre solidarité à des familles fictionnelles, plus inclusives, qui fonctionnent sur des bases plus larges que le lien du sang ou le lien religieux. L’empathie serait une dynamique de fond pour comprendre l’Histoire collective. Rifkin nous enjoint à passer de la géopolitique, reposant sur le postulat que l’environnement est un champ de bataille géant où nous nous affrontons pour des ressources afin d’assurer notre survie individuelle, à « une politique de la biosphère qui part de l’idée que la Terre est semblable à un organisme vivant fait de relations d’interdépendance, et que chacun de nous survit en entretenant soigneusement les collectivités dont nous faisons partie ». Et ce d’autant plus, ajoute-t-il, que le changement climatique nous oblige à « reconnaitre notre humanité commune face à notre malheur commun, d’une façon essentielle, pas superficielle. (…) Seule l’action concertée instaurant un sentiment collectif d’appartenance à l’ensemble de la biosphère nous donnera une chance d’avoir un avenir. Elle nécessitera une conscience biosphérique ». Le prospectiviste suggère bien l’avènement d’une civilisation de l’empathie, d’une conscience empathique mondiale. Persuadé qu’il faille penser globalement et agir localement, Rifkin veut remettre en cause l’état actuel de la conscience de l’humanité car nous serions à l’aube d’une étape cruciale avec l’émergence de cette conscience biosphérique et de ses conséquences sur les manières d’appréhender la société, l’économie ou l’environnement. Pour Rifkin, cette nouvelle conscience peut constituer un changement d’avenir aussi important et profond que lorsque les philosophes des Lumières ont renversé la conscience fondée sur la foi par le canon de la raison. Il plaide ainsi pour un « capitalisme distribué » où la sensibilité empathique peut se déployer pleinement, « où la coopération l’emporte sur la compétition, où les droits d’accès ont autant d’importance que les droits de propriété et la qualité de vie autant de poids que le désir d’enrichissement personnel, la sensibilité empathique a un espace pour respirer et se développer. » Pour lui, ce débat est impératif pour la survie de nos sociétés. «Si les scientifiques ont raison, nous sommes peut-être à moins d’un siècle de notre possible disparition de cette planète. Nous avons beau évolué rapidement en Homo Empathicus,  l’ombre de notre dette entropique s’abat sur la paroi abrupte où nous grimpons, alors que nous parvenons tout près du sommet de la conscience universelle ». Pour Rifkin, la nouvelle convergence entre les formes d’énergie et de communication, qu’il appelle « la troisième révolution industrielle », se fera car c’est à ce prix que nous sauverons notre espèce. Le prospectiviste conclut, très optimiste, que l’extraordinaire extension de l’empathie humaine permise notamment par Internet et les réseaux sociaux doivent nous donner espoir. Et si l’homme n’était définitivement plus un loup pour l’homme ?

YouTube Preview Image


Share
Page 3 of 2412345...Last »