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Et s’il fallait prendre l’impossible pour certain ?

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Difficile de ne pas consacrer le #JourDuPenseur de ce dimanche à la catastrophe de Fukushima qui nous obsède tous. La tragédie japonaise présente les trois caractéristiques fondamentales du Cygne Noir, tels que Nassim Nicholas Taleb l’a défini dans son livre eponyme (voir mon post d’octobre 2010 : “Et si l’incertitude était la seule certitude ?“) : 1. Un événement rare, voire aberrant 2. Un impact très fort bouleversant toute prévision antérieure 3. Une tentative d’explication rationnelle, à posteriori (ce que Taleb appelle “un excès de platonicité : ce qui nous fait croire que nous comprenons plus de choses que ça n’est réellement le cas”).

9782020879699FSParmi les penseurs du Collegium dont je vous ai parlé dimanche dernier (”Et si vous vous engagiez aux côtés de Stephane Hessel ?“), il en est un dont la lecture s’impose aujourd’hui plus que jamais : Jean-Pierre Dupuy, auteur de “Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain” (paru en 2002), et plus récemment de “Retour de Tchernobyl”, écrit après une mission d’études en 2006 sur le site de Tchernobyl, vingt ans après la catastrophe. Il est aussi l’auteur d’une tribune dans Le Monde d’aujourd’hui sous le titre “Une catastrophe monstre”, où il met en évidence la triple dimension “naturelle, industrielle et morale” de ce drame, nous rappelant au passage, qu’en matière de catastrophe industrielle, les hommes produisent souvent (le) mal “parce qu’ils veulent faire le bien”.

vertu-pedagogique-catastrophes-debat-jean-pie-L-1Jean-Pierre Dupuy, 70 ans, est un ingénieur, épistémologue et philosophe français. Polytechnicien et ingénieur des mines, il est professeur de français et chercheur au Centre d’Étude du Langage et de l’Information (C.S.L.I.) de l’université Stanford en Californie. Il a aussi enseigné la philosophie sociale et politique et l’éthique des sciences et techniques jusqu’en 2006 à l’Ecole polytechnique. Il est membre de l’Académie des technologies et Président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire. Il a contribué à introduire et diffuser en France la pensée d’Ivan Illich, qu’il connait bien, mais aussi celles de René Girard, John Rawls et Günther Anders. Jean-Pierre Dupuy compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriés qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps. » (Pour rejoindre le groupe Facebook “Friends of the Collegium” : cliquer ici). Il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont : le sacrifice et l’envie (1992), Petite métaphysique des tsunamis (2005), Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère (2006), et La marque du sacré – Essai sur une dénégation (2009).

dupuy1Dans ” Pour un catastrophisme éclairé”, (qui fait l’objet d’une vidéo-conférence que vous pourrez voir en cliquant ici), Jean-Pierre Dupuy nous invite à modifier radicalement notre rapport au futur, pour dépasser les limites de la planification rationnelle, et son corollaire : le principe de précaution, qui nous mettent dans une impasse. Partant des réflexions de Bergson en 1914 lors de la déclaration de la première guerre mondiale, ainsi que de son essai sur “le possible et le réel” (”L’artiste crée du possible en même temps que du réel”), Jean-Pierre Dupuy nous rappelle que “la catastrophe, en surgissant du néant, crée du possible en même temps que du réel” : ” si on veut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise” (et non de se contenter d’en limiter les risques, partant du principe erroné qu’ainsi, “elle n’arrivera pas”) . Ce changement de posture mentale est fondamental pour que nous arrêtions “de ne croire à l’éventualité de la catastrophe qu’une fois celle-ci advenue”, c’est à dire trop tard ! Jean-Pierre Dupuy propose d’inscrire la catastrophe dans l’avenir d’une façon beaucoup plus radicale : “il faut la rendre inéluctable” pour “agir et la prévenir dans le souvenir que nous avons d’elle”. Il faut, selon lui, transformer nos prédictions en prophéties, s’appuyant sur l’idée que le pire arrivera (et non qu’il “n’arrivera pas”), afin de “prévoir l’avenir pour le changer”. Il ne faut voir aucun fatalisme dans cette démarche, mais au contraire une lucidité nouvelle qui part du principe que le pire arrivera et non qu’il n’arrivera jamais. (Pour prendre un exemple concret, le pire pouvant arriver à Fukushima n’était pas seulement un tremblement de terre d’une amplitude inédite, mais aussi le déclenchement d’un tsunami d’une puissance inouïe mettant en péril le refroidissement des réacteurs…). Il faut alors concevoir une autre temporalité, qu’il appelle “temps du projet”, et qui se réfère au “Entschlossenheit” (décision résolue) d’Heidegger, ou à la notion de “mémoire de la volonté” de Nietzsche : il s’agit de se coordonner sur un projet “négatif” (ou “antiprojet”), qui “prend la forme d’un avenir fixe dont on ne veut pas”. Le temps de l’histoire s’écrit à postériori, et ne nous permet pas d’agir sur notre destin, car “les possibles jamais actualisés” n’ont pas d’intérêt. A l’inverse, le temps du projet, lui, unit passé et futur : la catastrophe est déjà présente (virtuellement) aujourd’hui, ce qui peut nous faire agir pour que, paradoxalement, elle ne soit jamais produite. Il nous faut nous forger “une image de l’avenir suffisamment catastrophiste pour être repoussante, et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près”. Pour reprendre la conclusion du livre passionnant et tellement actuel de Jean-Pierre Dupuy :  “le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu”. Et s’il nous fallait la certitude absolue de notre finitude pour nous permettre de vivre mieux?

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L’illustration ci-dessus est extraite du projet “Tsunami- des images pour le Japon” initiée par la communauté créative CFSL (Café Salé), projet que m’a signalé Dhöo via Facebook.

Pour faire un don à la Croix Rouge pour le Japon : cliquer ici.

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Et si vous vous engagiez, avec moi, aux côtés de Stephane Hessel ?

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Comme tous les dimanches sur ce blog, c’est #JourDuPenseur avec le retour de Stephane Hessel, dont j’avais eu l’occasion de vous parler  dans mon post de décembre 2009 ” Et si on accélérait la mise en place d’une vraie gouvernance mondiale? “, avant la publication de son livre “Indignez-vous”, dont je vous ai également parlé en novembre 2010 ( “Et si créer, c’était résister ?“). Après le succès médiatique et les nombreuses interviews de Stephane Hessel dans la presse, les Editions de l’Aube viennent de publier un complément naturel au best-seller inattendu dont le succès devient international, sous la formes d’entretiens (également disponibles en vidéo) avec Gilles Vanderpooten (fondateur de Vivelaterre.com), publiés sous le titre “Engagez-vous !”. L’occasion pour moi de vous proposer, à la fin de ce post, de vous engager aux côtés de Stephane Hessel et du Collegium International, en rejoignant le groupe Facebook “Friends of The Collegium” (cliquer ici), que j’ai décidé de créer ce week-end.

669693_sans-titreDepuis le succès de “Indignez-vous” qui a révélé la vie extraordinaire de Stephane Hessel, 93 ans, il n’est plus la peine de rappeler son parcours. Son petit livre, vendu en France à plus de 1,5 million d’exemplaires), bientôt traduit en 20 langues est en tête des ventes dans trois pays d’Europe (France, Allemagne et Italie). Un succès dû à la personnalité de son auteur, ancien résistant et co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, mais aussi, pour reprendre les termes d’un article de Télérama.fr ce week-end, “a l’effet euphorisant qui donne de l’espoir et réveille les consciences, notemment des jeunes”. Mis en Libraire en Allemagne le 21 février, les 75 000 exemplaires d’”Empört euch!” ont été très vite épuisés, tout comme les 55 000 premiers exemplaires vendus en Espagne (où le livre a été traduit en castillan, catalan, en basque et en galicien). En Italie, il est en tête des classements, et il vient de sortir en langue anglaise sous le titre “Time for outrage” (le temps de la colère), accompagné d’un portrait élogieux de Stephane Hessel dans le New York Times.

21187_1145984Dans “Engagez-vous”, Stephane Hessel complète la vision qu’il défend dans “Indignez-vous”. Une vision et des valeurs qu’il a défendu tout au long de sa vie, et qui lui semblent toujours d’actualité, même si les temps ont changé. Ses priorités vont à la lutte contre l’extrême pauvreté et le trop grand différentiel entre extrême richesse et extrême pauvreté sur une planète interconnectée, l’indépendance de la presse, la sécurité sociale sous toutes ses formes, et bien sûr la préservation de la planète. Pour lui, la résistance ne doit plus s’incarner par la démarche violente , mais par la participation démocratique, par la coopération avec les forces en présence . Il en appelle à l’engagement :  “Résister, ça n’est pas simplement réfléchir ou décrire, c’est entreprendre une action”. Un engagement qui se veut désormais universel : “mon civisme était essentiellement national, il est probable qu’on se rapproche d’un civisme global”. Il est convaincu que “l’engagement pour l’écologie est aussi fort que l’était pour sa génération l’engagement dans la Résistance”, et croit au “développement soutenable”, pour être durable, à la manière “d’un bon jardinier”. Il appelle à un enrichissement “essentiellement spirituel, éthique, plutôt qu’à un enrichissement purement quantitatif” afin de rompre avec le “toujours plus”. Il recommande la création d’une Organisation mondiale pour l’environnement (OME), complément nécessaire à l’organisation mondiale du commerce (OMC). Il propose à la nouvelle génération de se donner comme objectif de “protéger la diversité heureuse des cultures” : “Le droit de chacun à sa culture et le droit qu’elle soit considérée par les autres comme une réalité à respecter, c’est ce qui permet à la coexistence des cultures de créer autre chose que la confrontation”. Coexistence des cultures, mais aussi coexistence des diversités, des religions avec la laïcité, et des formes d’économie (économie capitaliste et économie solidaire). En un mot, il faut CREER, “car résister ne suffit plus”, dans un monde complexe d’interdépendances dans lequel les changements ne peuvent intervenir que de manière multiples. Stephane Hessel se veut confiant dans la capacité de l’homme à résoudre les problèmes auxquels il est confronté : “Notre cerveau n’a pas fait tout ce qu’il pourrait faire”, mais d’un optimisme raisonné face à un avenir à double face : “Gare à l’avenir et vive l’avenir!”.

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On peut ne pas être d’accord avec toutes les prises de parole et tous les engagements de Stephane Hessel, mais on peut difficilement ne pas lui reconnaitre un humanisme profond et un engagement courageux et sincère. J’ai appris à le connaitre dans le cadre du “Collegium International Ethique, Scientifique et politique”, un think tank que j’accompagne depuis une dizaine d’années, créé par Michel Rocard et Milan Kucan (ancien Président de la Slovénie), qui réunit des personnalités du monde entier – hommes d’Etat, économistes comme René Passet ou le prix Nobel Amartya Sen, philosophes comme Jürgen Habermas et Edgar Morin (cliquer ici pour en savoir plus). Le Collegium s’est formé autour de la déclaration d’interdépendance (cliquer ici), et travaille actuellement à des recommandations pour améliorer la gouvernance mondiale. Il mérite de mon point de vue, d’être connu et soutenu plus largement, et c’est pourquoi j’ai décidé de créer le groupe Facebook “Friends of The Collegium” que vous pouvez rejoindre en cliquant ici, ainsi que le fil Twitter du Collegium que vous pouvez suivre en cliquant ici. Je pourrai ainsi, avec l’aide de Sacha Goldman, secrétaire général du Collegium, tenir informé celles et ceux d’entre vous qui le souhaitent, des projets en cours et à venir du Collegium International, dont Stephane Hessel est d’un des plus actifs contributeurs.

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L’illustration ci-dessus, signée Stéphane Trapier, est extraite d’ un article paru dans Citizen K International, paru en septembre 2009, intitulé “Etat d’urgence”, dialogue entre Edgar Morin et Peter Sloterdijk que vous pouvez retrouver en cliquant ici. La liste des membre du Collegium est accessible en cliquant ici.

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Et s’il nous fallait cultiver, plus que jamais, notre for intérieur?

MIROIR-BRISE

Comme chaque dimanche, c’est #JourDuPenseur, avec aujourd’hui un ouvrage collectif passionnant (20 contributeurs dont Serge Tisseron , Elisabeth Tissier-Desbordes…) intitulé “Les tyrannies de la visibilité – Etre visible pour exister ?”, qui vient d’être publié sous la direction de Nicole Aubert et Claudine Haroche à la suite d’un colloque organisé à ESCP Europe en mai 2008.

50515_69804799158_342_nNicole Aubert est professeur à ESCP Europe et membre du Laboratoire de changement social de l’université de Paris 7, et Claudine Haroche est directeur de recherches au CNRS (centre Edgar-Morin, IIAC-EHESS). Elles ont organisé les 29,30 et 31 mai 2008 un colloque intitulé “Voir, être vu : l’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines”, dont est issu le livre “Les tyrannies de la visibilité”, qui réunit 20 contributions de chercheurs en sciences sociales et en psychologie.

images“Etre, c’est être perçu”, disait le philosophe Berkeley. Le point de départ du livre “Les Tyrannies de la visibilité” est la question de “l’injonction à la visibilité”, renforcée par les médias, les réseaux sociaux, ou les blogs : avec la nécessité permanente de se rendre visible et de rendre visible son action, l’ensemble des pratiques sociales connaissent à présent les exigences de la médiatisation permanente. Si au 19ème siècle, dans les sociétés occidentales, il fallait taire l’intime, un renversement de valeur s’est opéré qui conduit aujourd’hui “à se livrer à une exhibition de l’intime pour exister, l’invisible tendant dans notre société à signifier l’insignifiant, et au delà, l’inexistant”. Aujourd’hui, l’individu est de plus en plus considéré, apprécié, jugé au travers de la quantité de signes, de textes et d’images qu’il produit, incité à en présenter de manière incessante, au risque de renvoyer non plus à ce qu’il fait, mais à ce qu’il montre de lui, le réduisant souvent à ses seules apparences, ce qui peut conduire à un appauvrissement de l’espace intérieur de chacun. Jacqueline Barus-Michel nous décrit une société de l’exhibition, où “tout savoir est devenu tout voir”, une société ” qui met le monde sur écrans, prend l’écran pour le monde et se prend elle-même pour ce qu’elle a mis sur écran”. Au “je pense donc je suis”, a succédé le ” Je vois, je suis vu, donc je suis”. Selon Joël Birman, la valeur de visibilité a succédé à l’idée de reconnaissance comme valeur, modifiant la relation au temps en renforçant la relation au corps. Jean-Philippe Bouilloud décrit le passage d’un monde dominé par la parole, le plus souvent religieuse, à un monde du visible dominé par l’image, les médias, les apparences, dans lequel l’individu se retrouve en permanence sous le regard d’autrui : l’individu tendrait à devenir une image. Nicole Aubert, elle,  insiste sur le passage d’une société structurée autour d’un temps long/espace court (restreint), à une société structurée autour d’un espace long/temps court, grâce aux nouvelles technologies. Au passage, l’homme semble avoir perdu une dimension du temps, celle de l’éternité, rapatriant l’idée d’éternité dans le temps présent : “tout se passe comme s’il était urgent d’inscrire une éternité de soi-même dans le cadre de la vie terrestre : la quête de visibilité serait à une société du temps court, ce que la quête d’éternité était à une société du temps long. Elle serait la forme de production d’une société sans Dieu, une société dans laquelle on est à soi-même son propre dieu”. Une forme contemporaine de la recherche d’éternité ! Dans le chapitre “les nouveaux réseaux sociaux – visibilité et invisibilité sur le net”, Serge Tisseron, montre comment est apparu le désir d’extimité, qui nous incite à montrer certains aspects de notre moi intime pour les faire valider par d’autres afin qu’ils prennent une valeur plus grande à nos yeux, l’intimité n’étant désormais plus liée à des espaces physiques restreints. Pour Francis Jauréguiberry, les blogs ont été trop vite catalogués dans l’exhibition ou “pure dilatation d’un égo en mal de reconnaissance”. Ils correspondent, au contraire, à une opportunité saisie par les internautes pour échapper à une image trop restrictive d’eux-mêmes, et exprimer le désir “d’exister autrement”. Au delà du paraitre, c’est bien d’une question d’être qu’il s’agit.

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Joseph Belletante s’intéresse, quant à lui, à la “transformation de l’agir en politique dans le cadre d’une démocratie devenue immédiate et à haut débit”, et à la manière dont les médias imposent des normes en matière d’intervention, liées à leurs intérêts économiques et informatifs, conduisant  à l’abandon du caractère “sacré” de la politique, pour privilégier un “gouvernement de contact et de séduction”. Jamil Daklia, lui, s’interroge sur l’interprétation à donner au dévoilement “people” auquel on assiste : dévoiement de la démocratie ou signe d’ouverture à l’espace public ? Elisabeth Tissier-Desbordes est l’auteur d’un chapitre très intéressant intitulé “consommer pour être vu : création de soi ou aliénation ?”: dans une société où, pour exister, il devient obligatoire non seulement d’être vu, mais remarqué, “les produits de consommation de marque deviennent essentiels à la stratégie de visibilité de chacun”, en tant que signes d’appartenance et de différence. Anne Vincent-Buffault, elle, se concentre sur la question de la visibilité des sentiments et des émotions, dans une démocratie devenue  “empathique et compassionnelle”. A l’opposé, Eugène Enriquez s’intéresse aux personnes qui cherchent à demeurer invisibles, qu’il nomme les “êtres de l’intériorité”, pour qui seule compte l’oeuvre qu’ils réalisent, dans un grand respect du temps, à l’abri du vacarme médiatique. Florence Giust-Desprairies souligne que “le vu, le visible, le dicible donnent jour, derrière l’individu performant, à un sujet vulnérable et plus fragile”. Paul Zawadzki va jusqu’à parler d’un processus d’asservissement, l’injonction de visibilité agissant dans la logique de la “servitude volontaire” chère à La Boétie, mais donne une lueur d’espoir dans ce qu’il appelle le “tragique de la modernité” : n’y aurait t-il pas un nouveau type d’hommes, capables “d’être en relation intense avec leur for intérieur , et dans le même temps d’aller au plus loin vers l’extérieur, vers un horizon absolu, qui oriente l’existence et lui donne son sens contre le néant et l’absurde ?”. En conclusion, les auteurs pensent que ” les devenirs de l’intériorité et la possibilité de conserver un espace intérieur vont constituer un enjeu civilisationnel majeur”. Parce que la visibilité suscite une profonde ambivalence (valeur désirée/antivaleur dénigrée), dont l’effet est accentué par la médiatisation, elle fragilise l’individu et le dépossède de son intériorité. Nous ne disposons alors pas d’autre moyen, pour (re)trouver notre équilibre, que de cultiver, plus que jamais, notre for intérieur.

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Et si on faisait nettement plus attention à ce que l’on dit ?

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Pour cette nouvelle édition de #JourDuPenseur, je suis heureux de vous faire partager un livre qui mérite une très large diffusion, surtout auprès de tous ceux, et j’en connais, qui ne maitrisent pas ce qu’ils disent ;-) . Un livre particulièrement bien écrit, d’un raisonnement limpide, et facile à lire, par le philosophe Michel Lacroix, intitulé “Paroles toxiques, paroles bienfaisantes” et sous-titré “pour une éthique du langage” (cliquez ici, ou dans l’image ci-dessous pour en écouter la critique sur France Culture).

AVT_Michel-Lacroix_7271Michel Lacroix, normalien, agrégé de philosophie (il a écrit une thèse de doctorat sur le thème de “la politesse”), est maitre de conférences des Universités. Il est l’auteur d’une douzaine de livres dont Le Culte de l’émotion (Flammarion, 2001), Avoir un idéal, est-ce bien raisonnable (Marabout, 2008), et Se réaliser (Robert Laffont, 2009) qui a obtenu le prix Psychologies-Fnac 2009 de l’essai pour mieux vivre. Son dernier livre Paroles toxiques, paroles bienfaisantes, est publié chez Robert Laffont dans la collection Réponses.

9782221113523-1Dans Paroles toxiques, paroles bienfaisantes, Michel Lacroix nous rappelle que les mots comptent autant que les actes. Il élabore un véritable plaidoyer pour une Ethique du langage, dans le domaine privé, en famille, entre amis, ou au travail. Une éthique qui n’aurait pas pour critère de jugement la sagesse ou la vérité, mais l’impact émotionnel que le langage produit chez la personne à qui l’on parle. Dans son introduction en exergue de laquelle figure la citation d’Alain ” Qui n’a point réfléchi sur le langage, n’a point réfléchi du tout”, Michel Lacroix nous propose d’imaginer un “détecteur de secousses psychologiques” qui mesurerait l’impact émotionnel des paroles ressenties par le destinataire, un détecteur qui mesurerait l’impact positif ou négatif, fort ou faible, de nos paroles. Ce détecteur identifierait donc quatre quadrants : la communication phatique (de politesse), les paroles qui déplaisent, les paroles qui font du bien, et enfin les paroles toxiques. Une manière de nous rappeler que “la langue est une arme”, et de nous interpeller sur le retentissement de toute interaction verbale : “toute parole a une résonance affective”, jusqu’à la malédiction (le mal issu de la diction). Nous sommes donc tous des “êtres de langage” responsables de l’impact psychologiques de nos paroles, et, face à la morale de l’action, il est fondamental de définir une éthique de la parole : il faut ajouter au “Que dois-je faire” kantien, le “Que dois-je dire ?”, pour faire triompher la parole qui construit, et reculer la parole qui détruit volontairement ou involontairement, à l’exemple de l’injonction paradoxale (du type “soyez spontanés”) qui peut conduire à la shizophrénie, comme mis en évidence l’école de Palo Alto. L’école de Francfort démontrera, elle, par ailleurs, comment, par la parole, des parents façonnent à leurs enfants des personnalités “autoritaires” (langage de la répression et de l’injonction), ou au contraire “démocratiques” (langage du questionnement, de la tolérance et du dialogue). Au fond, pour comprendre l’identité de quelqu’un, il suffit de se plonger dans son “bain verbal” ou dans son “nid langagier” ! Pour Michel Lacroix, le langage est au coeur des valeurs contemporaines : la non-violence (”Ou bien les hommes règlent leurs différends par la force, ou bien ils se mettent à discuter”), la dignité (”la dignité des individus est étroitement liée à la manière dont on leur parle et dont on parle d’eux”), et la solidarité (”l’accompagnement linguistique de l’action”). Il propose 8 règles de la parole éthique, qui constituent chacune un chapitre du livre : 1. “ma parole doit être polie”, 2. “ma parole doit être attentionnée” 3. “ma parole doit être positive”, 4. “ma parole doit être respectueuse des absents” 5. “ma parole doit être tolérante” 6. “ma parole doit se considérer comme la gardienne du monde”, 7.”ma parole est responsable… du langage” et 8.”ma parole doit être vraie”. Car, nous rappelle Michel Lacroix, le langage n’a pas seulement un rôle référentiel (représentation), mais aussi un rôle relationnel : ” le langage maintient l’harmonie et la paix, il désamorce les conflits, il nourrit la sociabilité, l’amitié, l’amour”. En ce sens, la conversation n’est pas un “art mineur” puisqu’elle assure rien moins que le maintien de la civilisation : “les mots sont le ciment qui fait tenir la société : la qualité du “vivre ensemble” est conditionnée par la qualité du “parler ensemble”". L’auteur rejoint ici les convictions d’Habermas : “c’est l’éthique de la parole qui permettra aux hommes de s’élever à un niveau de plus grande civilisation”. L’éthique de la parole peut changer les relations dans le couple, dans la famille, dans l’entreprise, faciliter l’intégration. Comme le disait Simone Weil : “on peut ramener tout l’art de vivre à un bon usage du langage”. Face à ceux qui parlent de manière non éthique, il faut imposer une parole résistante, en apprenant à “nous écouter parler”, source d’une véritable “écologie humaine” et d’une forme d’”amitié sociale”, la “philia” qu’Aristote “considérait comme le fondement même de la Cité, et qui manque cruellement de nos jours”. Et si le progrès était tout simplement au bout de nos lèvres ?

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Et si on partait dès que possible en vacances en Tunisie ?

Au moment où on annonce l’autorisation de reprise du tourisme en Tunisie, j’ai reçu un mail de Cédric Mallet me proposant de relayer le post ci-dessous qu’il venait de publier sur son blog. Je le fais avec d’autant plus de plaisir que j’avais également cette idée en tête : le meilleur moyen d’aider les tunisiens aujourd’hui, et les égyptiens demain, comme l’expliquait dans le Journal Du Dimanche le Ministre du Tourisme tunisien, c’est d’apporter des devises en contribuant à la relance du tourisme. Alors, rendez-vous à Djerba ?

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Non, je ne me suis pas transformé en Nicolas Bordas pendant la nuit. J’espère qu’il ne me tiendra pas rigueur, pour une fois, de lui emprunter sa formulation, mais elle exprime des rêves, et c’est un rêve que je veux partager ici. Comme beaucoup d’entre vous, j’ai suivi les révolutions Tunisienne puis Egyptienne via les réseaux sociaux, et en particulier Twitter (mais aussi le live d’Al Jazeera ou du Monde). Comme beaucoup d’entre vous, je me suis enthousiasmé pour le courage de ceux qui osaient descendre dans la rue pour y essuyer des tirs à balles réelles, des coups de matraques ou des lapidations, confortablement installé dans mon canapé. Par mes retweets, j’espérais montrer mon soutien à ce monde Arabe qui a décidé de se prendre en main pour écrire son histoire, pour inventer le monde que souhaite le peuple, et pas celui de quelques dictateurs décadents. Mais ma participation a été bien futile, de même que celle de millions d’autres utilisateurs de Twitter ou de Facebook.

Je ne crois pas une seule seconde que les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur au cours de ces évènements. Peut-être ont-ils permis de donner un peu de courage aux vrais héros de ces révolutions, en leur permettant de constater qu’ils avaient le soutien de la planète entière, qu’ils incarnaient le monde de demain. Ou simplement les ont-ils aidés à faire circuler plus vite et mieux des informations. En revanche, je crois que maintenant, devant la tâche qui s’annonce, les réseaux peuvent jouer un rôle majeur. Aujourd’hui, l’Egypte et la Tunisie doivent se reconstruire. Ces révolutions marquent la fin d’une époque, mais sont surtout le début d’une Histoire avec un grand H. Je ne veux pas me mêler de politique, et encore moins de religion. J’ai eu le bonheur de voir, à l’occasion de ces révolutions, des images de fraternité qui m’ont tiré des larmes d’enthousiasme. Je ne sais pas ce qu’attendent les tunisiens et les égyptiens de leur monde de demain, la façon dont ils l’imaginent ou le rêvent. Nous n’avons pas à nous mêler de ça. C’est au peuple de le définir, ils en ont largement gagné le droit. Mais ce que je sais, c’est que la tâche qui les attend est immense. Ils ont acheté le droit de se construire ce nouveau monde au prix de la seule chose qui leur restait : leur sang. Mais que leur reste-t-il pour écrire l’histoire qui les attend ?

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Je crains que les économies de ces deux pays ne soient durablement perturbées. Il était facile d’être solidaire de ces jeunes avides d’avenir par Twitter, mais nous apprécions le calme et la quiétude de nos démocraties. Les troubles inquiètent, font peur, érodent la confiance. Et aujourd’hui, les entreprises étrangères qui pourraient investir en Tunisie ou en Egypte vont probablement être un peu plus frileuses. Les agences de voyage vont probablement proposer des destinations alternatives, plus calmes, pour éviter de s’exposer à des risques. Nos retraités à la recherche de vacances tranquilles vont peut être choisir d’autres destinations ensoleillées, le temps que la confiance revienne. Quand à nous, engoncés dans notre train-train quotidien, nous allons oublier ce qui s’est passé, lentement mais sûrement, pour revenir à nos préoccupations individuelles ou nous enthousiasmer pour d’autres sujets. Pourtant, c’est maintenant que ces peuples ont besoin de nous. C’est maintenant qu’ils ont besoin des moyens nécessaires pour construire le pays qui répondra à leurs attentes. C’est tout de suite qu’ils doivent affronter le risque que quelque diaspora fortunée et peu scrupuleuse vienne occuper l’espace laissé vacant, leur volant leur victoire et leurs espoirs. Et nous avons un moyen simple de les y aider, en retournant immédiatement passer nos vacances là-bas.

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Le tourisme est un élément fondateur de l’économie de ces deux pays. Il représente 7% du PIB de la Tunisie et 11% de celui de l’Egypte. C’est énorme. L’apport de devises que représentent nos vacances pèse lourd dans les ressources quotidiennes des ménages égyptiens et tunisiens. Mais au-delà de l’argent, c’est avant tout de confiance dont il est question. Nous avons l’occasion de les aider à restaurer la confiance du monde dans leur pays. Nous avons l’occasion unique de démontrer notre solidarité avec ces peuples, et d’envoyer par là-même un message aux entreprises, pour leur montrer que nous avons confiance dans ces peuples et dans l’avenir qu’ils vont préparer. Nous avons l’opportunité de démontrer à tous les peuples qui sont sous le joug d’un dictateur qu’ils peuvent espérer autre chose. Que l’après sera meilleur que l’avant. L’effort que nous avons à faire pour exprimer ce message est bien peu de choses en regard des enjeux, ou des efforts qu’ont dû faire ces peuples. Juste aller passer des vacances. Mais cela pourrait représenter tellement de choses pour eux et pour le monde. Aujourd’hui, la “communauté internationale” n’existe que par la voix de quelques hommes politiques de grandes puissances qui ne s’expriment qu’en termes aussi feutrés que les salons qu’ils fréquentent. Nous les avons choisis pour nous représenter, et il nous faut les assumer. Mais cela ne nous empêche pas de montrer qu’elle existe, cette communauté. Sans leader, sans maître à penser. Juste en utilisant les moyens d’aujourd’hui pour s’organiser, et en prenant des décisions très concrètes pour démontrer une seule valeur : la solidarité entre les peuples, sans aucune considération ni politique, ni religieuse. On dit souvent que le consommateur “vote avec ses pieds”. Est-ce que l’être humain est capable de faire la même chose ?

Je sais, je rêve. Ceux qui suivent ce blog savent que je suis un rêveur utopique. Et j’aime, à 40 ans passés, avoir gardé cette capacité à rêver. Je rêve que dès cet été, les hôtels d’Egypte affichent complet. Je rêve que des grandes fêtes soient organisées à Djerba où les peuples se mélangeront. Je rêve que des blogueurs et des twitterers de partout dans le monde organisent des voyages de groupe pour aller rencontrer leurs homologues de Tunisie et d’Egypte, pour mettre un visage sur ces pseudos qui nous ont tellement fait vibrer ces dernières semaines. Je rêve que les vacances en Egypte ou en Tunisie deviennent un trending topic tellement puissant que les médias du monde entier ne puissent que constater ce mouvement et le relayer : Nous avons confiance dans les peuples d’Egypte et de Tunisie. Que c’est bon de rêver. Il y a quelqu’un pour rêver avec moi ? Alors #GOEGYPT ! #GOTUNISIA !

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Cedric Mallet

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