Selon Nietzsche, une société qui dénie toute valeur à l’oubli, empêche l’homme de rechercher son bonheur. Pour Emmanuel Hoog, patron de l’INA, et auteur d’un livre remarquable intitulé “Mémoire année zéro”, le droit à l’oubli est un “absolu démocratique”, sans lequel “la mémoire rejoint un éternel présent qui fait disparaitre la conscience historique”.
Le droit à l’oubli numérique était justement le thème d’un atelier à Sciences Po, jeudi dernier, auquel participait Nathalie Kosciusko-Morizet, qui a défendu l’idée d’une charte d’engagement destinée à protéger l’anonymat des internautes, par exemple en adoptant un label en trois niveaux correspondants à des espaces digitaux distincts (Niveau 1 pour l’utilisateur totalement anonyme, niveau 2 pour un nombre de données fournies limitées, et niveau 3 lorsque l’internaute a besoin de décliner son état civil exact). Chaque site internet déterminerait alors dans lequel de ces espaces il voudrait être labellisé. Mais le droit à l’oubli ne se limite pas à la nature et à la durée de conservation des données laissées sur les sites. L’enjeu est théoriquement de permettre à chaque internaute de faire supprimer les données personnelles laissées volontairement ou récupérées à son insu sur internet, et qui, aujourd’hui le gênent dans sa vie professionnelle, familiale ou sociale : de l’effacement d’un casier judiciaire aux photos dénudées publiées par un ou une ex qui veut se venger (cf Laure Manaudou). Les marges de manoeuvre sont d’autant plus faibles qu’Internet ne répond pas d’un droit national : ceux qui ont voulu attaquer Google au nom de la loi Informatique et Liberté française, se sont vu rétorquer que Google répondait aux lois américaines. La notion même de “droit à l’oubli” n’existe pas dans le vocabulaire juridique anglo-saxon. Il y a pourtant de plus en plus besoin de règles internationales dans ce domaine. Après l’apparition de sites comme 123people ou webmii qui vous donnent la synthèse de votre image personnelle digitale sous toutes ses formes, se développent des sites “d’enquêtes personnelles”, comme le site américain Datacheck, qui permettent de parcourir des données de plus en plus pointues comme votre état-civil, vos antécédents judiciaires, votre patrimoine, votre déclaration d’impôts, la taille de votre maison, jusqu’à l’historique des personnes avec qui vous avez vécu ! Face à la montée des protestations des internautes, les “blockbusters” du net commencent à réagir: Facebook a (enfin) ouvert la possibilité de supprimer totalement les profils, et Google vient de lancer le 5 novembre dernier l’application “dashboard” qui permet aux utilisateurs de Gmail de visualiser l’ensemble des données détenues par Google : ses recherches, son réseau social, ses messages. Mieux vaut compter sur la pression directe des internautes sur les majors du net que sur une hypothétique loi supra-nationale…
Je ne sais pas si c’est Nietzsche qui a refroidi les commentateurs, mais je constate que le droit à l’oubli fait moins recette que les connaissances économiques (ou alors c’est que le test CODICE prend moins de temps à lire que le livre de M. Hoog ?).
Et pourtant le sujet est sérieux, et concerne aussi les publicitaires amis de ce blog. Car en plus du droit à l’oubli cité par Nicolas, qui consiste à contrôler voire effacer des « traces » personnelles accumulées sur le net et considérées comme gênantes, certains parlementaires s’intéressent aussi à la collecte par les sites marchands des informations de navigation des internautes.
Par exemple ce qui permet à amazon de vous proposer un CD des Strokes après que vous avez écouté les extraits du dernier Casablancas (facile mais efficace). Ou ce qui permet, après que vous avez regardé sur CDiscount la page d’un Sociando Mallet 2004 (sans l’acheter), de constater en allant relever vos mails le lendemain sur Hotmail, que justement dans la colonne de droite de Hotmail une pub vous propose de nombreux vins dont… le même Sociando-Mallet 2004. Vous cliquez et vous vous retrouvez sur CDiscount.
C’est donc la publicité ciblée qui est visée. A-t-on (demandent les parlementaires) bien prévenu les internautes que toutes les pages qu’ils visitent seraient enregistrées, puis analysées ?.. Je propose donc, comme les policiers des séries américaines au moment où ils sortent les menottes de leurs poches, de faire entendre une bande-son sur les sites marchands qui dirait « attention, toutes les images que vous consultez pourront être retenues contre vous ».
Plus sérieusement (même si moins “idée qui tue”), on travaille sur une charte de la publicité contextuelle, avec l’UDA et l’UFMD, pour définir des comportements vertueux et contribuer à diminuer la peur parfois irraisonnée liée aux données à caractère personnel.
[...] Et si Internet pouvait nous donner droit à l’oubli? [...]