Pour sa rentrée, le #JourDuPenseur se veut d’actualité en se penchant sur le Printemps arabe avec Emmanuel Todd et son dernier livre : Allah n’y est pour rien ! Sur les révolutions arabes et quelques autres (voir interview ci-dessus à partir de 3′50). Alors que la Libye a connu ces derniers jours une importante avancée de l’insurrection avec la chute de Tripoli et la prise du palais-forteresse de Kadhafi, le démographe et historien Emmanuel Todd vient apporter un éclairage intéressant sur les événements qui agitent le monde arabe depuis huit mois. Au-delà de la question politique ou économique, le chercheur montre avec brio que c’est une interprétation socio-démographique qu’il faut avant tout donner aux révolutions tunisiennes et égyptiennes.
Le dernier livre du démographe, historien et essayiste Emmanuel Todd, Allah n’y est pour rien !, utilise le temps long de l’Histoire et les indicateurs scientifiques de la démographie pour apporter le recul nécessaire à l’analyse des bouleversements à l’œuvre en Tunisie et en Egypte mais aussi au sein d’autres pays du monde arabe. « Bouleversements » n’est en réalité pas le terme tout à fait approprié pour évoquer la situation tunisienne, libyenne ou égyptienne car il renvoie à quelque chose de brusque, d’inopiné alors que Todd démontre justement que les révolutions de Jasmin sont inscrites dans le mouvement historique de ces pays. En 2007 déjà, dans son précédent ouvrage Le rendez-vous des civilisations, co-écrit avec Youssef Courbage, Todd posait un diagnostic annonçant les événements de janvier et mars 2011 : loin d’être vouées à l’intégrisme ou aux dictatures, les populations arabes entraient de plain-pied dans la modernité, où elles ont rejoint, sans que personne n’y prenne garde, les populations dites « occidentales ». « Le mouvement politique ne s’était pas encore fait, on avait toujours des dictatures, des systèmes autoritaires militaires, policiers ou monarchiques, mais la modernisation continuait tout de même ».Or comme pour toute société, cette entrée dans la modernité ne se fait pas sans heurts ou du moins sans étapes de transition souvent sanglantes, du moins faites d’instabilité politique.
Dans Allah n’y est pour rien !, le démographe pointe trois indicateurs démographiques et anthropologiques et leur évolution récente pour comprendre ces derniers mouvements populaires : le taux d’alphabétissation, le taux de fécondité, le niveau d’endogamie (niveau d’union maritale au sein d’un même groupe social défini, union souvent non aléatoire voire obligatoire). En ce qui concerne le taux d’alphabétisation, comme le dit rapidement Todd, : « Quand on sait lire et écrire, on peut lire un tract. On peut même en écrire un ! ». Tout comme la Révolution française s’est produite lorsque 50% des hommes du Bassin parisien ont su écrire, la révolution tunisienne s’est déclenchée alors que près de 95% des Tunisiens savaient lire et écrire. L’alphabétisation de la jeunesse y est quasi-universelle, les Tunisiennes aussi ont accès à un enseignement scolaire. L’élévation du taux d’alphabétisation induit un impact sur les rapports d’autorité entre un père et un fils dans la sphère privée mais impacte aussi les relations d’autorité dans la sphère publique, au sein de la société. Le taux de fécondité tunisien est actuellement de 1,9%. Ce faible taux de fécondité vient d’ailleurs confirmer que l’alphabétisation a progressé chez les femmes car on connait le lien éprouvé entre ces deux indicateurs. Et pour Todd et ses confrères démographes, « une société qui contrôle sa fécondité, c’est une société dans laquelle le rapport entre hommes et femmes sont modifiés ». Le troisième facteur mis en avant par Todd, le taux d’endogamie, est purement anthropologique puisqu’il renvoie aux structures familiales. Traditionnellement patrilinéaires et majoritairement endogames, les anthropologues ont relevé en Tunisie une progressive perte d’intérêt parmi les récentes générations pour le mariage endogame, entrainant une modernisation de la structure familiale. Pour Todd, parce que ces éléments socio-démographiques sont facteurs de développement de la liberté et de la rationalité dans la vie familiale, ce sont bien les indicateurs les plus signifiant pour concevoir l’origine des Révolutions de Jasmin qui se sont étendues jusqu’au Yémen, en passant par le Bahreïn. Ce bouleversement des valeurs familiales jouent un rôle crucial : selon Todd, elles dépassent leur nature anthropologique et se transforment en véritable expression idéologique lors de crises révolutionnaires. Un glissement de valeurs dans le cadre privé se répercuterait dans le cadre public.
Vis-à-vis de l’Egypte, Todd se montre plus surpris que pour la Tunisie car l’Egypte est moins alphabétisée et la fécondité demeure élevée puisqu’elle reste au-dessus de la barre symbolique des 3%. Mais en revanche, les habitus matrimoniaux ne sont pas les mêmes en Egypte que dans le reste du monde arabe. En effet, le taux d’endogamie y est passé de 25% à 15% en 20 ans. La société égyptienne a donc bien elle aussi connu une mutation profonde. Pour Todd, cela indique clairement que la société égyptienne est en train de se transformer et qu’elle sera plus individualiste et libérale, quelle que soit la forme transitoire du régime politique. En Algérie et au Maroc, les taux de fécondité se situent autour de 2,3 ou 2,4 enfants par femme. L’Algérie, à peu près aussi alphabétisée que la Tunisie, a, nous dit Todd, déjà connu son épisode de crise, précoce, violent et mal géré. La crise islamiste algérienne aurait constitué « la crise de transition » du pays. Quant au Maroc, son grand retard en termes d’alphabétisation pourrait laisser présager l’évolution vers une monarchie constitutionnelle, selon Todd. Dans ce livre publié il y a trois mois, Todd se montre moins optimiste au sujet de la Libye comme des autres pays pétroliers. Car s’il explique que l’accroissement de l’alphabétisation et la baisse de la fécondité y ont débuté, la Libye est un pays de rente pétrolière qui n’est dépendant ni de l’impôt ni de sa population. Le système répressif totalement désolidarisé du peuple qu’a pu mettre en place Kadhafi limiterait l’insoumission et la rébellion du peuple libyen. Néanmoins, comme on a pu le voir en début de semaine, il semble bien qu’à Tripoli le peuple ait une nouvelle fois réussi à renverser un système dictatorial, mais avec une aide extérieure non négligeable… Quant à la Syrie où l’insurrection populaire n’avait pas débuté lorsque Todd a publié ce livre, le chercheur évoque le fait que la Syrie, avec la Jordanie, est un des pays arabes les plus avancés en termes d’alphabétisation. Loin des discours souvent relayés, Todd garde une constante de ces convulsions révolutionnaires : Allah doit ici plaider « non coupable », l’Islam est un facteur secondaire, voire négligeable. Les actuelles secousses du monde arabe sont pour Todd absolument profanes. Réfutant le thème du choc inéluctable entre Islam et Occident chrétien tout comme l’idée que l’Islam est un frein à la modernisation des sociétés, Todd place l’Islam, comme toute autre religion, à l’arrière-plan par rapport aux données démographiques telles que le niveau d’endogamie, la structure patrilinéaire des sociétés. « La manière dont les êtres humains s’aiment, s’unissent et se perpétuent, leur éducation, leur durée de vie sont les éléments qui font l’Histoire millénaire».
Todd montre bien que les violences révolutionnaires ont été une constante partout dans le monde où des transitions fortes ont eu lieu. Il faut accepter d’accorder du temps à ces pays pour qu’ils puissent poursuivre la suite de leur transition. Les printemps arabes dureront bien plus qu’une saison. Todd nous incite à nous rappeler que tout pays ayant fait sa révolution met plusieurs dizaines d’années pour achever sa transition. Il a fallu près d’un siècle et quelques dictatures à la France pour instituer la IIIème République suite à la Révolution française. Et comme le rappelle Todd, « Pour le moment, ça ne s’est pas trop mal passé en Tunisie (…) la Révolution française, vue d’aujourd’hui, est merveilleuse, mais si l’on additionne les massacres de Vendée et les guerres révolutionnaires, on arrive tout de même à un million de morts ». En octobre prochain, la Tunisie connaitra ses premières élections depuis 23 ans années qui ne soient pas inscrites sous la coupe de la famille Ben Ali. Cette échéance électorale, comme les futures en Egypte ou au Yémen, donneront les premières mesures de l’émergence de sociétés civiles capables d’occuper le vide laissé par les régimes déchus. Les « soubresauts » récents et les futurs qui pourraient se produire ne doivent pas nous dissuader de croire en la vocation démocratique de la Tunisie, de l’Egypte, de l’Iran ou de la Libye. Todd nous incite à ne pas être « trop exigeant en se remémorant à quel point toute cette transition a pris du temps en Europe ».
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Merci Mr Todd vous avez très bien eclairé ma lanterne tout en survolant au dessus de ces trous noirs vaniteux presents sur le plateau.