Début octobre, je vous parlais de l’association ONE (one.org) qui lance un appel pour mettre le sujet de la famine au cœur des discussions du G20 se déroulant à Cannes les 3 et 4 novembre prochain (Et si l’injure suprême était de ne pas répondre à l’appel de Bono ?). Je remercie au passage toutes celles et ceux d’entre vous qui ont accepté de modifier transitoirement la photo de leur profil Twitter et Facebook, et ont signé la pétition “Ensemble, mettons fin à la faim” ( vous pouvez encore cliquer ici si vous ne l’avez pas déjà fait). Le #JourDuPenseur revient cette semaine sur cet enjeu grâce à Lester Brown qui publie Basculement. Comment éviter l’effondrement économique et environnemental.
Lester R.Brown, né en 1934 aux Etats-unis, est agroéconomiste et analyste environnemental. Il est le fondateur de l’Institut Worldwatch et l’actuel président de l’ONG américaine Earth Policy. Il est parmi les pionniers du développement durable et a éveillé les consciences sur la nécessité d’une croissance durable avec son livre Plan B, pour un pacte écologique mondial publié en France en 2007 et traduit dans plus de 40 langues. Dans Basculement, Comment éviter l’effondrement économique et environnemental, l’agroéconomiste fait un nouveau point de la situation de notre écosystème mondial et affirme aujourd’hui avec ce nouvel ouvrage que l’alimentation et les produits agricoles vont être au croisement et au cœur des différentes problématiques environnementales et énergétiques à venir. « Food is the new oil » selon lui. Constatant les différents problèmes environnementaux auxquels nombre d’individus sur notre planète sont confrontés (effondrement des ressources en eau, érosion des sols, réchauffement climatique) et le déséquilibre de l’offre et de la demande pour les produits agricoles, Lester Brown pointe bien l’alimentation pour tous comme l’un des principaux défis de demain, et d’un demain très proche. « Je me suis longtemps irrésolu à croire que l’alimentation, vu la profusion que notre société a été capable de créer, pouvait être le point faible de notre civilisation. Aujourd’hui, j’en suis convaincu. » Et en effet, aujourd’hui, la faim dans le monde ne diminue plus, elle progresse. La tendance s’est inversée depuis la fin du XXème siècle.
Avec le livre Basculement, tout l’objet du prolifique président d’Earth Policy Institute est de faire prendre conscience des menaces qui pèsent et pèseront sur notre civilisation, comprendre d’où elles viennent et élaborer des solutions. Particulièrement pédagogue, l’agroéconomiste observe les derniers phénomènes climatiques ou environnementaux et les conséquences qu’ils ont eu sur notre qualité de vie et nos ressources. Lester Brown fait tout particulièrement le lien entre dérives environnementales et affaissement socio-économique. Les périls pour notre civilisation sont, selon lui, l’instabilité climatique, l’extension des pénuries d’eau, la croissance démographique continue, la montée de la faim et l’accroissement du nombre d’Etats défaillants. Et d’insister une nouvelle fois à coups de données et de projections sur le fait que oui, la sécurité alimentaire, et donc la civilisation, sont menacées notamment par les émissions de carbone. Ayant sillonné la planète et étant au croisement de nombreux travaux interdisciplinaires et internationaux avec le think thank Earth Policy Institute, Lester R.Brown nous entraine aux quatre coins du monde pour nous montrer que les réponses devront être tout autant globales et mondiales que le sont les problèmes soulevés. Il rassemble ici les derniers « événements » environnementaux et leurs conséquences et fait un bilan de notre écosystème : canicule et incendies sans précédent à Moscou durant l’été 2010 entrainant une chute des récoltes et une hausse du cours mondial du blé de plus de 60% en 2 mois mais entrainant aussi la faillite de milliers d’agriculteurs ainsi que la perte de forêts sur pied dont le cout de restauration s’élèverait à près de 300 milliards de dollars; Pluies torrentielles au Pakistan détruisant 2 millions de logements et tout autant d’hectares de cultures ; En Asie de l’est, des tempêtes de poussière devenues annuelles dues en grande partie aux mécanismes d’érosion des sols et de désertification menacent la vie quotidienne de plus d’un milliard de personnes ; Développement des agrocarburants qui accélère la progression de la faim selon les données recensées par Lester R.Brown …La Chine, avec la fonte des glaciers de l’Himalaya et la pollution des rivières par l’industrie qui concerne près de 90% des eaux chinoises, voit son autosuffisance alimentaire baisser. L’Inde également, avec la surexploitation de ses nappes phréatiques, pourrait connaitre une « bulle alimentaire » dans un futur proche si la situation perdure. « Lorsque ces pays qui représentent plus du tiers des hommes sur la planète, iront acheter du grain à la bourse mondiale de Chicago, alors c’est l’ensemble du prix de l’alimentation qui grimpera, pour tous. ».
Pour Lester R.Brown, l’insécurité alimentaire est ainsi bien plus problématique aujourd’hui et dans les décennies à venir que l’insécurité due au terrorisme ou à d’autres conflits guerriers. Il faudrait donc, selon lui, mettre les mêmes moyens, si ce n’est plus, que ceux alloués à la défense. Par ailleurs, alors que l’accès à l’eau se restreint sensiblement, 40% de l’alimentation mondiale dépend de l’irrigation. Dans le même temps, le pompage des nappes phréatiques au-dessus de leur seuil de renouvellement entraine un effondrement des ressources en eau. Et la fonte des glaciers qui peut se traduire dans un premier temps par une augmentation des débits des rivières ne donne lieu qu’à un gonflement artificiel. Le recul des plus grands glaciers mènent inévitablement à la réduction des volumes d’eau disponibles pour l’irrigation.
Pour répondre à l’urgence des situations, l’expert recense plusieurs pistes de mesures interdépendantes composant son Plan B : une réduction de 80% des émissions globales de carbone d’ici 2020, la stabilisation de la population au-dessous de 8 milliards d’ici 2040, l’éradication de la pauvreté à l’échelle planétaire et enfin la restauration des sols, des forêts, des nappes aquifères et des ressources halieutiques. Selon l’expert, le premier défi est d’augmenter l’efficacité énergétique mondiale. Il faut d’après selon lui restructurer les systèmes de transport, passer de la combustion des ressources fossiles à l’exploitation des richesses de la planète en matière d’énergies éolienne, solaire et géothermique. Pour Lester R.Brown, la hausse du coût des énergies fossiles, l’insécurité croissante des approvisionnements pétroliers ou encore les inquiétudes relatives au réchauffement climatique sont autant d’éléments conséquents interrogeant l‘avenir d’énergie telle que le charbon ou le pétrole. Pour lui, le remplacement progressif de ces énergies fossiles par de l’éolien, du solaire ou de la géothermie est inéluctable. Par ailleurs, à en croire les chiffres cités, le développement de l’économie de l’énergie peut aller dans le bon sens. Il cite le développement des ampoules LED comme exemple non négligeable d’amélioration technique de l’efficacité énergétique entrainant des baisses non accessoires des dépenses d’électricité dans les zones urbaines. Ensuite, stabilisation de la population et éradication de la pauvreté vont de pair et se renforcent mutuellement. Pour y parvenir, Lester R.Brown rappelle l’importance de l’accès à l’instruction, au moins jusqu’à l’école primaire de tous les enfants, filles ou garçons, mais aussi la nécessité d’une couverture de soins universelle et l’accès pour toutes les femmes à des soins de santé génésique et aux services de planning familial. Le dernier volet du Plan B relatif à la restauration des écosystèmes et des ressources naturelles implique notamment selon l’expert une initiative d’envergure mondiale pour stabiliser le niveau des nappes phréatiques par l’optimisation de l’utilisation de l’eau. Cela nécessiterait un passage conjugué à des systèmes d’irrigation plus efficaces et des cultures moins exigeantes en eau et, pour les zones urbaines et de l’industrie, une généralisation du recyclage de l’eau en circuit fermé. Lester R.Brown se prononce également fortement pour l’interdiction de la déforestation mondiale et propose de mettre en œuvre un « effort mondial de protection des sols ».
L’économie de marché doit selon lui engager un basculement afin de prendre en compte la réalité environnementale. En omettant des coûts indirects, qui peuvent dans certains cas dominer totalement les coûts directs, le marché créerait une distorsion fondamentale dans le mécanisme de formation des prix. Le prix du charbon ou du pétrole notamment devraient selon lui comptabiliser le coût des marées noires, le changement climatique ou même le coût des maladies respiratoires qu’ils peuvent induire. Nous rappelant que bien que nous vivions dans une société très urbanisée et technologiquement avancée, nous sommes tout aussi dépendants des écosystèmes terrestres que l’étaient les Sumériens ou les Mayas, il prêche pour une évolution radicale de notre système de comptabilité et appelle à une véritable « révolution copernicienne » de l’économie qui tienne compte « des plusieurs décennies d’observations et d’analyses environnementales ». Car selon Lester R.Brown nous pouvons vaincre les famines, la pauvreté et nous pouvons encore restaurer la qualité des sols, des forêts, des océans. Basculement précise Le Plan B en définissant les axes majeurs de redéfinition des priorités politiques nationales et mondiales pour y parvenir. Lester R.Brown va jusqu’à budgétiser ce plan (185 milliards). Celui-ci repose sur des objectifs sociaux de base et des objectifs environnementaux et vise à « restaurer la planète » et atteindre des buts sociaux permettant d’éviter l’effondrement économique et environnemental. Espérons que Lester R.Brown, considéré par le Washington Post comme « l’un des 100 penseurs les plus influents de la planète », sera entendu par les acteurs du prochain G20. Mais quoi qu’il arrive, il ne peut que conforter l’utilité d’une démarche de sensibilisation comme celle de One.org (clip ci-dessous), et la nécessité de mettre l’enjeu d’une alimentation durable pour tous au cœur des débats mondiaux à venir. Et ce d’autant plus que selon l’agroéconomiste, le délai pour « inverser à temps le processus d’effondrement est suffisamment court ».
Share