Après Michel Serres, Edgar Morin, François Ewald, Amartya Sen, Miguel Benassayag, et Benoit Mendelbrot, j’ai décidé de consacrer ma chronique dominicale “Jour du penseur” à un philosophe français dont la pensée radicale est des plus anticonformistes, et dont la posture politique est des plus controversées : Alain Badiou, qui sort en ce début d’année deux livres : “La philosophie de l’événement”, livre d’entretien passionnant avec Fabien Tarby, et “L’idée du communisme”, livre collectif écrit à l’issue de la conférence de Londres sur le sujet en 2009 (que je ne suis pas tout à fait sûr de lire
), juste après avoir publié en fin d’année dernière “Eloge de l’amour” avec Nicolas Truong, que je vous recommande chaudement.
Alain Badiou est un philosophe, romancier et dramaturge français né à Rabat en 1937. Fils d’un prof de math qui fut maire de Toulouse, et lui-même normalien avant d’y devenir prof, Alain Badiou est l’auteur d’ouvrages majeurs, en particulier “L’être et l’Evenement”, publié au Seuil en 1988 et “Logiques des mondes” publié en 2006. Il est également connu politiquement pour son engagement maoïste et sa défense du communisme.
On peut ne pas adhérer à l’approche politiquement radicale de l’auteur du pamphlet “De quoi Sarkozy est-il le nom ?” (que ses détracteurs qualifient parfois de “maoïste attardé”), mais on ne peut rester insensible à l’intelligence philosophique d’Alain Badiou, qui se qualifie lui-même de “philosophe classique” au sens où il cherche à penser en permanence les grandes questions philosophiques à l’aune de son temps. Badiou appuie son matérialisme sur sa grande culture mathématique. Pour lui, “l’être n’est pas un” : il est l’infinité des multiplicités infiniment décomposables, au risque de n’avoir comme terme final que le vide privé de sens. C’est un point de différence majeur avec Heidegger qui cherchait, lui, le sens de l’être. Comme l’écrit Fabien Tarby, Badiou est aussi un penseur de l’Idée, avec un I majuscule. “L’Idée est la possibilité pour chacun de parvenir à ce qu’il a de meilleur en lui, de plus haut, et même malgrè la mort, à ce qu’il y a, en chacun, d’immortel”. Badiou lui-même définit l’idée comme ” ce qui, sur une question déterminée, nous propose l’horizon d’une possibilité nouvelle”. Une raison de croire en l’événement, ce qui peut advenir et changer la donne. Le concept d’événement est au coeur de la philosophie d’Alain Badiou. L’événement pour Badiou, c’est la soudaine irruption d’un ensemble de choses, d’éléments, qui n’étaient pas donnés ni déterminés. C’est, comme l’explique Fabien Tarby ” l’advenue, l’éclair, la fulgurance, un instant…Etre fidèle à l’événement, c’est vivre par l’événement et pour celui-ci : c’est être l’humanité créatrice”.
Dans “Eloge de l’amour”, petit livre écrit à la suite des rencontres du Festival d’Avignon intitulées “le théâtre des Idées”, Alain Badiou répond aux questions du journaliste du Monde Nicolas Truong qui en animait les débats. Le point de départ est l’analyse de la campagne de publicité de Meetic proclamant “Ayez l’amour sans le hasard” qui prône un amour “garanti” ou assuré, comme si l’amour pouvait s’abstraire du risque. Badiou est profondément convaincu que l’amour n’est pas qu’une variante sécurisée de l’hédonisme généralisé, et qu’il faut “réinventer le risque et l’aventure, contre la sécurité et le confort”.
Il nous rappelle que pour Platon, “l’expérience amoureuse est un élan vers quelque chose qu’il va appeler l’Idée”, et que si “le réel est narcissique, le lien est imaginaire”. Au delà de la conception romantique ou juridique de l’amour, il démontre que l’amour est construction de vérité d’un monde expérimenté à partir du “deux” et non pas de l’un. Un monde “pratiqué et vécu à partir de la différence et non de l’identité…”. Une part de verticalité dans un monde horizontal. Pour Badiou, l’amour est toujours la possibilité d’assister à la naissance d’un monde, construit au prisme de notre différence . L’amour s’initie toujours dans une rencontre, un événement qui n’entre pas dans la loi immédiate des choses. L’amour est, à ce titre, une réinvention de la vie.
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Quand Alain Badiou « s’attaque » à l’amour (selon lui, « qui ne commence pas par là ne saura jamais ce qu’est la philosophie ») il y met tout l’optimisme communicatif de son cœur militant prométhéen, faisant l’éloge du travail amoureux , fustigeant et les moralistes aux valeurs étroites (désenchanteurs prompts à ne voir dans le sentiment qu’illusion et risque inutile) et ces temps Meetic d’hommes (et de femmes plus encore ?) individuellement blessés par l’indélicatesse collective qu’ils alimentent. Pour lui, l’amour qui ne saurait s’entendre sans une part constitutive de hasard (dont un risque à se tromper, souffrir ou décevoir) s’initie dans la rencontre pour devenir un « deux », construction de félicité au développement durable.
Moins candide (et si « réinventer le risque et l’aventure, contre la sécurité et le confort » dans le quotidien de la vie maritale s’apparentait à une gageure ? ), « Le paradoxe amoureux » de Pascal Bruckner, sorti à l’automne, propose sous la forme d’un essai une réflexion sur les contradictions du sentiment. Aux questionnements séculairement classiques (« Comment l’amour qui attache peut-il s’accommoder de la liberté qui sépare? »), il apporte des éléments de réponse clairvoyants, ni stoïciens (”Tomber amoureux, c’est rendre du relief aux choses, s’incarner dans l’épaisseur du monde.”) ni pessimistes (« Gommez l’ambiguïté de vos paradoxes, vous tuez l’enchantement »). Quant au final ( pas même désespéré sous sa plume), il me paraît bigrement juste : « il y a progrès dans la condition des hommes et des femmes; il n’y en a aucun en amour dont nous n’avons pas trouvé la solution aux souffrances, ne faisant qu’en multiplier les paradoxes. »
Comme quoi, bel hymne à l’intensité de la vie, « l’amour à réinventer » n’en a pas fini avec nous, quitte à ce que nous risquions de nous y casser…le tronc, le nez, la binette, une dent ????
Bonne idée d’avoir parlé de ce livre, “Eloge de l’amour”. Découverte très intéressante. Je l’ai lu et souligné un paquet de phrases. Merci du conseil !
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