“There is no greater act of hospitality than to embrace a stranger as one’s own ” (”Il n’y a pas de plus bel acte d’hospitalité que d’ouvrir ses bras à un étranger comme à l’un des siens”). Le film de 3 minutes ci-dessus, réalisé par Bruno Aveillan pour Shangri-la, est de mon point de vue l’une des plus belles productions publicitaires de l’année 2010. Le hasard a voulu que je le revois au moment précis où j’écrivais hier cette chronique hebdomadaire #JourDuPenseur, que je voulais consacrer à l’interdépendance, concept fondateur du Collegium International, à la suite du colloque organisé le 24 mai dernier à l’Unesco, où intervenaient 5 membres éminents du Collegium : Michel Rocard, René Passet, Edgar Morin, Bernard Miyet, et Peter Sloterdijk. A la veille du G8, le Collegium International publiait 3 tribunes libres dans le journal Libération : Pour un monde solidaire (sous la plume de Stéphane Hessel et Sacha Godman), L’avenir est la bio-économie (sous la plume de René Passet), et L’interdépendance : la survie commune, sous la plume de Peter Sloterdijk, complétés par une contribution d’Edgar Morin, et une contribution de Michel Rocard, que vous pourrez retrouver sur le site du Collegium International (Vous pouvez aussi rejoindre le groupe “Friends of the Collegium” sur Facebook en cliquant ici).
Je vous avais déjà parlé de Peter Sloterdijk, ce remarquable philosophe allemand, professeur de philosophie et d’esthétique à Karlsruhe qui enseigne aussi aux Beaux-Arts de Vienne, à l’occasion de la publication en Français de son dernier livre “Tu cois changer ta vie” (”Et si chacun devait changer sa vie ?“). Son premier essai philosophique Critique de la raison cynique, publié en 1983, avait battu le record de vente pour un livre de philosophie écrit en allemand et fut traduit en trente-deux langues . L’ouvrage avait été salué par Jürgen Habermas comme l’« événement le plus important depuis 1945 ». Puis la publication de sa trilogie Sphères fit de lui un personnage reconnu dans le monde des lettres germaniques avec sa célèbre métaphore de l”écume, qui consacre l’éclatement de la sphère métaphysique et des grands systèmes religieux. Le texte publié dans Libération le 23 mai dernier sous le titre ” L’interdépendance : la survie commune”, que je reproduis in extenso ci-dessous, s’inscrit dans la droite ligne de sa pensée, autour du concept de “co-immunauté”.
” On peut considérer que l’être humain se compose de trois systèmes immunitaires superposés. Le premier est celui de l’immunologie “biologique”, l’immunologie du corps, qui a bouleversé nos idées sur la santé du corps. Le deuxième est celui de “l’immunologie juridique et solidaire”. Et le troisième, celui de “l’immunologie symbolique”: ce sont les mythologies, les religions et les grandes interprétations de notre être au monde. Jusqu’à présent, il est évident que chaque communauté réelle, chaque peuple, chaque culture, a développé son propre système immunitaire symbolique. Ce qui menait à cette situation paradoxale que pour assurer sa propre protection immunitaire, il fallait nuire au système immunitaire des autres. Même le phénomène de la domination de l’homme par l’homme peut être réinterprété dans une terminologie politico-immunitaire. L’avantage immunitaire des uns incluait automatiquement le désavantage des autres. Ce qui nous conduit tout droit à l’idée de la co-immunauté, de l’interdépendance. Le concept de co-immunauté implique l’impératif de la survie commune. Nous ne pouvons pas construire la survie des uns sur la disparition des autres, ce qui a été depuis le XVIIIè siècle l’inspiration de tous les discours racistes en Europe. Les penseurs des contre-Lumières ont bien vu que l’éthique universaliste entrait dans une situation critique, et ont forgé la doctrine de l’égoïsme sacré des collectivités préférées. L’antiracisme officiel de nos discours politiques après la Seconde Guerre mondiale semble montrer que le message a été reçu. Mais il faut se méfier, il existe toujours un racisme muet, l’idée que l’on peut mieux survivre en abandonnant les autres : pour la conscience quotidienne, les concepts ethniques et familialistes sont encore très présents. Nous n’avons pas encore compris qu’il faut survivre avec l’étranger. L’unité de survie est aujourd’hui la survie commune. De là le nouvel impératif catégorique:”Comporte-toi toujours de telle façon que la maxime de ton comportement reste compatible avec la croissance de l’improbabilité des formes de vie futures”.
Merci de nous faire découvrir ce film sublime pour Shangrila. C’est une pure merveille, une oeuvre d’une portée symbolique et émotionnelle rare…
Article et illustration filmique superbe ! Très bon blog d’opinion que je découvre en cherchant des infos sur Peter Sloterdijk.
[...] Il n’en reste pas moins que nous partageons tous une « biosphère » commune dont nous dépendons entièrement. Et cette biosphère est aujourd’hui menacée d’un changement de température capable de mettre en péril notre espèce nous rappelle Rifkin. Pour l’essayiste, dans un monde défini par l’individualisation croissante et composé d’humains qui se trouvent à des stades de conscience différents, seule la biosphère peut être un contexte assez enveloppant pour unir l’humanité en tant qu’espèce. D’autant plus que nous avons les nouvelles technologies distribuées de communication qui connectent l’espèce humaine et apportent une nouvelle conscience relationnelle. Pour Rifkin, l’empathie, c’est la vraie main invisible, et non pas le marché. Alors que nous créons des civilisations de plus en plus complexes, et que nous sommes de plus en plus individualistes, l’empathie nous permet d’étendre notre solidarité à des familles fictionnelles, plus inclusives, qui fonctionnent sur des bases plus larges que le lien du sang ou le lien religieux. L’empathie serait une dynamique de fond pour comprendre l’Histoire collective. Rifkin nous enjoint à passer de la géopolitique, reposant sur le postulat que l’environnement est un champ de bataille géant où nous nous affrontons pour des ressources afin d’assurer notre survie individuelle, à « une politique de la biosphère qui part de l’idée que la Terre est semblable à un organisme vivant fait de relations d’interdépendance, et que chacun de nous survit en entretenant soigneusement les collectivités dont nous faisons partie ». Et ce d’autant plus, ajoute-t-il, que le changement climatique nous oblige à « reconnaitre notre humanité commune face à notre malheur commun, d’une façon essentielle, pas superficielle. (…) Seule l’action concertée instaurant un sentiment collectif d’appartenance à l’ensemble de la biosphère nous donnera une chance d’avoir un avenir. Elle nécessitera une conscience biosphérique ». Le prospectiviste suggère bien l’avènement d’une civilisation de l’empathie, d’une conscience empathique mondiale. Persuadé qu’il faille penser globalement et agir localement, Rifkin veut remettre en cause l’état actuel de la conscience de l’humanité car nous serions à l’aube d’une étape cruciale avec l’émergence de cette conscience biosphérique et de ses conséquences sur les manières d’appréhender la société, l’économie ou l’environnement. Pour Rifkin, cette nouvelle conscience peut constituer un changement d’avenir aussi important et profond que lorsque les philosophes des Lumières ont renversé la conscience fondée sur la foi par le canon de la raison. Il plaide ainsi pour un « capitalisme distribué » où la sensibilité empathique peut se déployer pleinement, « où la coopération l’emporte sur la compétition, où les droits d’accès ont autant d’importance que les droits de propriété et la qualité de vie autant de poids que le désir d’enrichissement personnel, la sensibilité empathique a un espace pour respirer et se développer. » Pour lui, ce débat est impératif pour la survie de nos sociétés. «Si les scientifiques ont raison, nous sommes peut-être à moins d’un siècle de notre possible disparition de cette planète. Nous avons beau évolué rapidement en Homo Empathicus, l’ombre de notre dette entropique s’abat sur la paroi abrupte où nous grimpons, alors que nous parvenons tout près du sommet de la conscience universelle ». Pour Rifkin, la nouvelle convergence entre les formes d’énergie et de communication, qu’il appelle « la troisième révolution industrielle », se fera car c’est à ce prix que nous sauverons notre espèce. Le prospectiviste conclut, très optimiste, que l’extraordinaire extension de l’empathie humaine permise notamment par Internet et les réseaux sociaux doivent nous donner espoir. Et si l’homme n’était définitivement plus un loup pour l’homme ? [...]