La rubrique dominicale #JourDuPenseur est désormais ouverte aux contributeurs qui souhaitent faire partager leur lecture du moment. Après @BruneD, il y a quinze jours, qui nous a commenté le dernier livre de Boris Cyrulnik ( “Et si on n’avait plus honte d’avoir honte ?“), c’est Vincent Garel, le remarquable patron des stratégies de TBWA\Paris, qui m’a fait l’amitié de partager son livre de chevet de la semaine : “The Rational Optimist : How prosperity evolves”, qui vient de paraitre en version Anglaise. Un livre signé Matt Ridley, dont je vous recommande la remarquable intervention à Ted Oxford en juillet 2010 (vidéo ci-dessus) intitulée “When ideas have sex”! Un livre sur l’optimisme qui a d’autant plus attiré mon attention, que j’avais signé dans le journal Le Monde, le 28 février 2006, une tribune libre intitulée : “L’optimisme ? Un devoir civique”, en réaction au déclinisme ambiant, et à la proclamée “Société de la peur”. Un article qui commençait par ces mots : “Mettez-vous face au soleil, il vous réchauffera. Tournez lui le dos et, ne le voyant plus, vous aurez froid”. J’y prônais un “optimisme de volonté, qui est le plus sur compagnon de l’action” et y déclarais, en conclusion, ma conviction qu’”il n’est jamais trop tard pour regarder l’avenir en face, positivement et lucidement. L’optimisme est une nécessité qui doit partir de la tête.”. Mais je laisse la parole à Vincent et à son remarquable commentaire de lecture.
“Matt Ridley, né en 1952, a une trajectoire personnelle inhabituelle : après avoir obtenu un doctorat en zoologie, il s’est tourné vers le journalisme pour The Economist dont il dirigea la rubrique Sciences pendant plusieurs années, avant de devenir correspondant à Washington pour l’hebdomadaire britannique. Il fut même, de 2004 à 2007, « non executive chairman » de la banque anglaise Northern Rock. Mais Matt Ridley est avant tout essayiste. Il est l’auteur de plusieurs livres sur le génome et la théorie de l’évolution et en particulier sur comment cette dernière a déterminé chez nous les Homo Sapiens une capacité unique à la coopération, à l’échange des idées et à l’institution d’un contrat social. Pour Matt Ridley, le cerveau et l’esprit humain se sont « adaptés » au fil du temps pour « sélectionner » (pour utiliser une terminologie darwinienne) nos aptitudes à la vie en société. Plus que la taille du cerveau (L’homme de Neandertal, grand perdant de l’évolution avait un cerveau aussi gros que le nôtre), plus qu’une propension à la simple réciprocité (les grands singes et d’autres espèces pratiquent le « donnant-donnant ») c’est notre aptitude à la collaboration, au partage des tâches et aux échanges qui selon Ridley explique que nous soyons encore là et que nous ayons prospéré en tant qu’espèce. Nous avons commencé par échanger nos gènes, puis nous avons commencé à échanger nos idées – et elles ont commencé à leur tour à faire des petits.
Dans son dernier livre, « The Rational Optimist : How prosperity evolves », Matt Ridley développe et enrichit à nouveau cette analyse en s’appuyant sur des bases scientifiques multi-disciplinaires – de l’économie à la génétique moléculaire, en passant par l’anthropologie et la théorie des jeux. Ridley fait de notre talent pour les échanges et la collaboration le moteur de la prospérité et de la qualité de vie humaine, car en nous ouvrant à des biens, des services et surtout des idées qui seraient autrement inaccessibles, elle nous permet de spécialiser notre travail et de diversifier notre consommation. Les échanges croissants nous donnent un accès toujours plus grand à l’intelligence collective et nous éloignent progressivement d’une obligation d’autosuffisance. Notre qualité de vie a progressé de manière extraordinaire, dit Ridley, parce que « everybody is working for everybody else ». Ridley illustre son propos de nombreux exemples. Pour n’en citer qu’une, il reprend une étude de l’économiste William D. Nordhaus qui évalue le temps de travail moyen nécessaire pour financer une heure d’éclairage. Dans la Babylone antique, plus de 50 heures de travail étaient nécessaires pour acheter une heure de lumière d’une lampe à huile de sésame. En 1800, il fallait plus de six heures de travail pour financer une heure de la lumière d’une chandelle de suif. Aujourd’hui, grâce à la division du travail et à la spécialisation des milliers de participants dans la production d’électricité et dans la fabrication d’ampoules fluorescentes, il faut moins d’une seconde de travail pour financer une heure de lumière. Cette logique s’applique à l’échelle historique à tous les indicateurs de qualité de vie de l’humanité – les calories, watts, lumens, mètres carrés d’espace, giga-octets, mégahertz, kilomètres parcourus et bien sur l’espérance de vie et le revenu disponible. Le progrès est notable partout, et se nivèle par le haut : l’espérance de vie au Mexique est aujourd’hui supérieure à celle des Anglais en 1955. Le revenu moyen au Botswana est aujourd’hui supérieur à ce qu’il était en Finlande en 1955. Et la mortalité infantile au Népal est inférieure aujourd’hui à ce qu’elle était en Italie en 1951.
Avec un sens de la provocation évident (mais pas gratuit), alors que les raisons d’être optimiste ces jours-ci semblent rares – de la récession mondiale à la crise environnementale en passant par la pauvreté structurelle de plus d’un milliard d’êtres humains – Matt Ridley affirme (et c’est le sens de son titre) qu’en dépit des Cassandres apocalyptiques, il n’y a aucune raison objective de penser que cette dynamique d’amélioration va s’arrêter. Nos idées vont continuer à faire des petits et si nous les y encourageons, l’ingénuité et l’inventivité humaine continueront à faire profiter l’humanité entière de toujours plus de prospérité, de progrès technologique, de santé publique, de savoir partagé – et même d’un environnement restauré. En d’autres termes, la descendance de nos idées assurera au monde une sortie par le haut – comme elles l’ont toujours fait, prenant en défaut les prophètes du désastre qui surgissent périodiquement dans l’histoire. Comment s’en assurer ? C’est là que Ridley prend l’opinion dominante à contrepied. Le meilleur moyen de voir l’humanité régresser et la planète définitivement se dégrader, écrit-il, est de freiner la libre circulation des idées et des échanges. La culpabilité occidentale qui d’après lui propose pour réponses aux crises actuelles le retour à une forme d’autosuffisance locale agricole et énergétique, le protectionnisme étriqué, le rejet de la mondialisation et sa réglementation extrême sont autant de barrières à la rencontre, à la mutation et à la mixité des idées à l’échelle planétaire. En d’autres termes, les stratégies à la mode participent du problème et nous éloignent de la solution. Plus nous pensons défensivement, plus nous nous méfions des autres et nous renfermons sur nous-mêmes, moins nous échangeons et moins nos idées se reproduisent entre elles. La mondialisation n’est pas l’ennemi, bien au contraire. On peut parfois se demander, en lisant Matt Ridley, si une part de son argumentation ne relève pas d’une forme d’auto persuasion voire de justification libérale. Mais Ridley est avant tout un scientifique – l’optimisme rationnel qu’il revendique s’appuie sur une analyse historique et une synthèse magistrale. Et au bout du compte, sa confiance raisonnable donne raisonnablement confiance…”
Vincent Garel.
Share
C’est vrai qu’on a parfois le sentiment que les voix se liguent pour nous empêcher d’être confiants dans l’avenir et d’avoir envie de mettre à exécution nos ambitions et nos projets… Ca ne rend finalement que plus méritoire le travail de ceux qui continuent à espérer et à agir pour faire fondre les barrières dans tous les domaines et ouvrir un champ de perspectives plus large, ou qui partagent leur vue sur le sujet!
A Vincent qui m’a dit un jour que pour lui “l’intuition c’est ce que l’évolution nous a donné comme capacité pour se forger un avis rapidement dans des situations compliquées ou quand l’information est partielle” j’ai envie de dire que je comprend de mieux en mieux son point de vue.
[...] à la réussite de toute action, un sujet dont je vous avais parlé en septembre 2010 (”Et si l’on pouvait se montrer raisonnablement optimiste ?“), avec l’intervention à TED Oxford de Matt Ridley pour son livre “The Rational [...]