Retour du #JourDuPenseur version philosophique, avec “De l’amour, de la mort, de Dieu et autres bagatelles”, le dernier livre du grand philosophe et historien Lucien Jerphagnon, qui nous a quitté en septembre dernier. Un livre d’entretiens avec Christiane Rancé publié deux semaines avant son décès à l’âge de 90 ans. Un livre dans lequel Lucien Jerphagnon nous livre une dernière fois la sagesse de sa pensée autour des grands thèmes philosophiques : la liberté, la politique, la culture, l’amour, le progrès, le malheur, la mort, l’éternité et Dieu… tout en restant fidèle à son éternel mot d’ordre “Etonnez-vous” !
Lucien Jerphagnon, né en 1921 à Nancy, fut un des meilleurs historiens français de la philosophie. Disciple de Vladimir Jankélévitch, il fut spécialiste de la pensée grecque et romaine, et plus particulièrement de Saint Augustin (dont il a assuré l’édition pour La Pléiade). Auteur d’une trentaine d’ouvrages, dont le dernier ” Connais toi toi-même et fais ce que tu veux” est publié à titre posthume, il fut également le professeur de philosophie de Michel Onfray, à qui il ne fait pas de doute qu’il a su transmettre sa foi dans la libre pensée . “Philosophe par nature et historien par méthode”, enseignant particulièrement inspirant, Lucien Jerphagnon ne manquait pas d’humour pour définir sa mission : ” je me suis toujours dit : va et mets le bordel dans les têtes”, car pour lui, ” Le philosophe n’a guère le choix qu’entre deux possibles : le désespoir ou la crise de fou rire” !
Chacun pourra trouver dans “De l’amour, de la mort, de Dieu et autre bagatelles” un apport simple et fondé sur les grands thèmes philosophiques de son choix. Au coeur de la réflexion de Jerphagnon se trouve l”ipséité”, l’être “seul à être soi” cher à Jankélévitch : “chacun de nous est unique dans le temps et l’éternité”. Jerphagnon pense qu’il faut délivrer chacun de “la dictature de l’opinion” que les Anciens appelaient la “doxa, opinio communis” et dont ils ne disaient pas grand bien : “cette idéologie qui pense à votre place”. Jerphagnon s’interroge sur les raisons qui font que l’on ne pense pas par soi-même, que l’on inféode sa durée propre à la durée collective, ” comme si, au fond, on avait peur d’être soi”, comme si on se sentait rassuré d’être un atome de la masse. A force de respirer l’air du temps sans filtre, on en vient peu à peu “à voir les choses sans les regarder, à les regarder sans les voir, alors que tout, précisément devrait nous étonner”. Pour Jerphagnon (auteur autrefois d’une thèse sur “la banalité”), comme pour Platon ou Aristote, “la philosophie commence par l’étonnement”. Il faut lutter contre les ordres trop établis, le “politiquement correct” qui est, pour lui, “un ennemi sournois et dictatorial de la liberté”. Il faut se méfier de “l’air du temps”, qui “s’engouffre dans les esprits proportionnellement au vide qu’il y trouve, la culture constituant le seul filtre efficace”, et arrêter de “penser comme il faut”. La prolifération des moyens de communication crée “un tourbillon de présences immédiates qui s’imposent à chacun, au risque que la conscience collective prenne le pas sur la conscience individuelle, que “le “nous” prenne le pas sur le “je”. Au point que chez de plus en plus de gens, le “je” ne sait, ni ne veut être original”. Nous croyons à tort que nous serons davantages nous-mêmes si nous parvenons à être comme les autres. Jerphagnon dénonce ainsi la tribu des “Yaknouki” (”Il n’y a que nous qui savons penser, dire, rire, agir etc…), qui impose son opinion toute faite au détriment du “penser par soi-même”. La dernière phrase de son avant-propos résonne comme une dernière injonction à la libre-pensée : ” Ah si j’avais pu en aider d’autres à voir les choses non pas à ma façon, mais chacun d’eux à sa façon… La liberté, ça se partage” ! Et si nous partagions notre liberté de pensée ?
Magnifique jour du penseur ! Qui redonne de surcroît la pêche et l’envie pleine d’être soi dans ce monde qui a tendance à tout catégoriser et aseptiser. Très belle réflexion et merci Nicolas pour la découverte de ce philosophe que je ne connaissais pas
+1 dans l’admiration! un très grand bonhomme (qui n’est pas pour rien dans mon amour de la philo), un interrogateur infatigable maniant sans cesse le “pourquoi”, avec des mots simples et une profonde bienveillance.
il me semble d’ailleurs qu’on aurait pu titrer “et si on n’arrêtait pas de s’étonner?”
à lire aussi son “histoire de la pensée”, un résumé limpide des doctrines philo de l’Antiquité
http://livre.fnac.com/a3622632/Lucien-Jerphagnon-Histoire-de-la-pensee