Et si on donnait à la philosophie sa juste place ?

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Comme tous les dimanches sur ce blog, c’est #JourDuPenseur, consacré aujourd’hui à un des rares philosophes contemporains connus du grand public, Raphael Enthoven. Dans son dernier livre, Le philosophe de service et autres textes,  il réfléchit justement à la perception de sa condition de philosophe par l’opinion et l’utilisation qui en est faite dans les médias. Et créé le concept de « philosophe de service » pour réfléchir aux rapports de la philosophie avec les médias. Le texte d’Enthoven part du constat que le Philosophe est de nouveau un interlocuteur privilégié des médias. Et Raphael Enthoven, en particulier, est bien placé pour en parler.

portrait R.EnthovenAncien élève de Normal  Sup’ et agrégé de philosophie, il compte épisodiquement parmi les invités d’émissions de télévision ou de radio pour parler de questions existentielles ou morales, ou même de faits de société. Raphael Enthoven est également conseiller de la rédaction de Philosophie Magazine et producteur des Nouveaux Chemins de la connaissance  (diffusés sur France Culture du lundi au vendredi de 17h à 17h50), après avoir été coproducteur de l’émission Les vendredis de la philosophie déjà sur France Culture. Bref, en étant au croisement  de ces deux champs, Raphael Enthoven sait bien ce que signifie être philosophe et/ou philosopher dans les médias.  Mais s’il participe à ce rapprochement, c’est en toute connaissance de cause et, comme il en témoigne dans cet ouvrage, avec autodérision.

couverture Le philosophe de servicePour Enthoven, le « philosophe de service » remplace aujourd’hui la figure de « l’intellectuel engagé ». Créature de l’opinion, sorte de « pur esprit »,  il est celui qui peut répondre à toutes sortes de question existentielles ou morales, qui apporte un « éclairage ». Il est à la fois admiré pour ses connaissances et raillé pour son savoir abstrait. La figure du philosophe existe depuis la nuit des temps mais pour Enthoven, les médias et l’opinion ont aujourd’hui façonné leur propre image du philosophe, avec celle du « philosophe de service », qui devient vite le « le P.S. » dans le texte d’Enthoven. Celle d’un philosophe devant être à la fois compréhensible et lointain, accessible et jargonnant. Le philosophe invité d’une émission de télévision a pour rôle d’apporter des réponses. S’il est invité, c’est pour « qu’il fasse cadeau de sa hauteur, qu’il se déguise en altitude, qu’il aborde des sujets triviaux du haut depuis le promontoire où son esprit doit avoir l’air d’habiter. » Mais demander des réponses à une discipline qui est faite de doute et de questionnements, voila dans quelle contradiction les médias entrainent le philosophe de service.  « A mille lieues de l’exercice socratique de la philosophie, le philosophe de service remplace les questions par des réponses, et les réponses par des professions de foi ». Si Enthoven n’emploie pas le terme, on discerne une critique de l’approche utilitariste de la philosophie par les médias, et de son instrumentalisation par l’opinion en étant utilisée à une certaine fin. « P.S., c’est la cigüe de Socrate : l’empoisonnement de la philosophie par ceux qui la réduisent à un remède ». Et le philosophe de service se conforme à l’idée que les autres se font de la philosophie et de la posture du philosophe.  En quelque sorte, pour Enthoven, les médias et l’opinion demandent aux philosophes qu’ils jouent au philosophe plutôt qu’ils ne soient philosophes.

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Nous renvoyant à la célèbre figure de Sartre  du garçon de café qui joue au garçon de café, Enthoven nous amuse et nous interpelle en narrant comment il joue au philosophe dans les émissions de télévision où il est convié, comment il n’y fait pas de la philosophie mais le philosophe. Et appelle à se demander si « l’amour de la sagesse est soluble dans le souci de plaire ? » Posture avec doigt sous le menton pour adopter un « air philosophique », déclarations ni trop profondes ni trop abordables, la réflexion d’Enthoven sur la posture du philosophe dans les médias rappelle le travail de Bourdieu Sur la télévision, où il explique pourquoi des intellectuels ou des scientifiques ne devraient pas accepter de se rendre sur des plateaux de télévision puisqu’il leur est impossible d’exprimer convenablement leurs réflexions ou analyses, étant constaté selon Bourdieu que le temps et l’espace de la télévision ne sont pas ceux de la sagesse ou de l’analyse. Pour Enthoven, réflexions trop longues ou trop complexes semblent incompatibles avec le rythme des émissions télévisées actuelles, la pensée philosophique est réduite à une portion aseptisée. « Privé d’approfondir (mais sommé d’en donner l’impression), soumis à l’immédiat (…) P.S. est celui qu’on regarde sans le voir, qu’on entend sans l’écouter, qu’on invente quand on l’invite, et qui s’étaient quand la lumière s’en va ».

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A travers les textes qui suivent le texte Le philosophe de service (qui avait été publié dans le supplément du Monde), Enthoven montre une autre forme de questionnement philosophique que celle employée lorsqu’il est sur des plateaux de télévision. A travers un recueil de textes, issus de ses chroniques remaniées et réécrites de Philosophie Magazine,  il aborde les thèmes majeurs de la réflexion d’hier et d’aujourd’hui et explore les différentes facettes de plusieurs notions philosophiques. Dieu pour commencer, puis le bonheur, la folie,… et enfin l’amour. 19 textes pour réfléchir à 19 thèmes plus ou moins classiques de la philosophie : un cours idéal d’initiation à la philosophie que tous nos enfants devraient lire !  Des textes courts qui comptent quelques aphorismes demandant une lecture lente, justement inadaptés à la narration télévisuelle dans laquelle une idée est souvent vite balayée par une autre.  Quelques exemples : « Face au moi, le monde ne fait pas le poids » pour entamer une réflexion sur l’égoïsme ; « vouloir être heureux, c’est déjà ne plus l’être » pour nous parler du bonheur ; « la folie est la chose du monde la mieux partagée » pour tenter de comprendre ce qu’est la folie. A la fois grave et léger, Enthoven passe d’un paradoxe à l’autre et stimule la réflexion du lecteur en convoquant de nombreux grands penseurs : Hannah Arendt pour évoquer ce qu’est le courage, Paul Valéry et Nietzsche pour appréhender le hasard, Spinoza et Kant pour approcher la question du bonheur,  ou encore Jankélévitch et Woody Allen pour cerner l’essence de l’humour. S’éloignant de la figure du philosophe de service, il réveille les interrogations et les doutes. Quant à l’amour, le dernier thème visité par Raphael Enthoven dans ce livre, il ne fait pas partie des moins complexes. Et comme toujours, il faut accepter de ne pas avoir de réponses immédiates à ces questions.

artoff2299J’ai eu l’occasion de rencontrer Raphaël Enthoven, il y a une dizaine de jours, lors d’une soirée chez Perla et Jean-Louis Servan Schreiber (qui viennent de lancer l’excellent magazine CLES, un magazine qui vise à redonner du sens, et qui donne tout son sens au magazine). J’en ai profité pour lui demander une dédicace à votre attention (ci-dessous).  Je me suis rendu compte à quel point Raphaël était différent de l’image médiatique que l’on peut en avoir au prisme du système cathodique. Il m’est apparu après deux heures de discussions sur les sujets les plus divers, que Raphaël était profondément philosophe, honnête dans son questionnement et pratiquant cette philosophie prônée par Nietzsche dans le Gai Savoir , celle  ” qui nous aide à ne pas chasser nos idées noires”. La juste place du philosophe est précisément là où il nous aide à penser. A penser contre nous-même et surtout contre nos propres conventions de pensée. Par exemple, le dimanche à 11h ? ;-)

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2 Responses to “Et si on donnait à la philosophie sa juste place ?”

  1. [...] Nous renvoyant à la célèbre figure de Sartre du garçon de café qui joue au garçon de café, Enthoven nous amuse et nous interpelle en narrant comment il joue au philosophe dans les émissions de télévision où il est convié, comment il n’y fait pas de la philosophie mais le philosophe. Et appelle à se demander si « l’amour de la sagesse est soluble dans le souci de plaire ? » Posture avec doigt sous le menton pour adopter un « air philosophique », déclarations ni trop profondes ni trop abordables, la réflexion d’Enthoven sur la posture du philosophe dans les médias rappelle le travail de Bourdieu Sur la télévision , où il explique pourquoi des intellectuels ou des scientifiques ne devraient pas accepter de se rendre sur des plateaux de télévision puisqu’il leur est impossible d’exprimer convenablement leurs réflexions ou analyses, étant constaté selon Bourdieu que le temps et l’espace de la télévision ne sont pas ceux de la sagesse ou de l’analyse. Et si on donnait à la philosophie sa juste place ?- Le blog de Nicolas Bordas [...]

  2. [...] du mensuel Philosophie Magazine, Raphaël Enthoven, philosophe et écrivain (voir mon post : “Et si on donnait à la philosophie sa juste place ? “) nous livre un billet critique particulièrement bien senti, titré “Micro-trottoir : [...]

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