Dimanche, c’est #JourDuPenseur. Je poursuis cette série estivale avec quelques livres geeks que j’avais gardé pour les vacances. Après “Et si le capital social se transformait en monnaie?” et Tara Hunt, puis “Et si vous conduisiez votre tribu?” et Seth Godin, je me suis attaqué, cette semaine dans mon hamac, au livre fort instructif de Jean-Marc Manach intitulé : “La vie privée, un problème de vieux cons ?”. J’en étais à peu près à la moitié de l’ouvrage, lorsque parut L’Express, (d’où sont extraits les deux dessins de Martin Veyron qui illustrent ce post), avec à la une un excellent dossier “Comment protéger votre vie privée.” Un télescopage qui ne fait que confirmer la thèse de Jean-Marc Manach : On se trompe de sujet en se polarisant sur la question visible du droit à l’oubli, et en oubliant les risques de la cybersurveillance invisible. C’est ce que démontre également cette semaine l’émission de télé-réalité Allemande “Où est Sven ?“, du nom de ce journaliste qui tente de disparaitre malgré les traces laissées par son téléphone et sa carte de crédit…
Jean-Marc Manach, né en 1971, est un journaliste spécialisé dans les questions liées à l’impact des technologies de l’information sur la société et celles liées à la protection de la vie privée. Membre du collectif “Big Brother Awards” (qui remet chaque année des prix aux organisations publiques ou privées, ou aux personnes qui font le plus pour menacer la vie privée), il a travaillé pour ZDNet.fr, Transfert.net, et écrit pour InternetActu.net. Il a également collaboré au Canard Enchainé, à Nova Mag, au Monde diplomatique et au Monde.fr, où il a créé le blog BugBrother, dont le sous-titre est “Qui surveillera les surveillants ?”.
Dans “La vie privée, un problème de vieux cons ?”, Jean-Marc Manach part de l’analogie entre la révolution digitale et la révolution sexuelle : ” L’absence de pudeur des “natifs du numérique” serait comparable à l’attitude désinhibée avec laquelle les jeunes des années 60/70 abordaient la sexualité : Au début, les gens avaient très peu d’inhibitions et adoptaient des pratiques très risquées. Avec le temps, les gens ont appris que ce n’était pas sans danger. Ce qui n’a pas empêché la libération sexuelle d’avoir lieu et d’être bénéfique à l’ensemble de la société.” Aujourd’hui, les natifs du numérique ne militent pas “contre”, mais “pour”, dans le sens de la culture du “Libre”, qui fait de la transparence une liberté, “le contraire d’une société de surveillance ou de contrainte”. De même que “le port d’une minijupe ou le fait de bronzer les seins nus ne sont pas des incitations au viol, l’exposition ou l’affirmation de soi sur les réseaux ne saurait justifier l’espionnage ni les atteintes à la vie privée. Car la vie privée est la première des libertés. Comme le dit Antoinette Rouvroy, ” la vie privée n’est pas un droit fondamental parmi d’autres, elle est la condition nécessaire à l’exercice des autres droits et libertés fondamentales”. Mais il ne faut pas se tromper de combat en ouvrant un débat générationel qui se limite à opposer “la génération des parents” (vieux cons) et “la génération des transparents” (jeunes cons). Même s’il est vrai que ” les adultes doivent réapprendre à se comporter en public à cause des changements générés par les technologies”, alors que “les adolescents apprennent à se comporter en public grâce et avec les technologies”. Des ados, qui, dans une société de “sousveillance”, appliquent les 3 codes propres aux individus sociaux tels que définis par Emily Nussbaum : 1. Ils se perçoivent comme ayant un auditoire, 2. Ils archivent leur adolescence on line, 3. Ils développent leur carapace, dans une extimité (Merci Mry
), qu’ils exploitent, mais qu’ils apprennent à contrôler : “Quand, par défaut, ce que l’on fait est public, on devient très conscient des enjeux liés à sa vie privée”. C’est vrai pour Facebook comme pour la publication d’un livre. “Paradoxalement, pour protéger sa vie privée, il ne faut pas tant se méfier d’internet et se cacher, qu’y aller, se faire connaitre…”
Le problème de la vie privée, selon Jean-Marc Manach, est donc moins celui du traçage temporel, que celui du traçage physique généré par toutes les formes de (vidéo) surveillance : ” Mettre sur le même plan traçage physique et traçage temporel revient donc à comparer des technologies d’exclusion visant l’identification des déviants, avec des technologies d’inclusion qui proposent aux citoyens de participer à la vie en société”. Le vrai combat est là : le problème n’est pas la vie privée, mais le contrôle que certains pourraient vouloir exercer, en ayant conscience des pièges du “paternalisme de la vie privée”, qui maintient le citoyen dans l’ignorance. Car la société de surveillance est une réalité : des millions de gens sont fichés en violation de la loi, et la plupart des gouvernements se fichent de contrôler les fichiers (ce qu’essaie de faire la Cnil en France avec les (trop faibles ?) moyens dont elles dispose). C’est ce qui fait dire à Daniel Solove, professeur de droit à l’université George Washington, que “le problème, ce n’est pas Orwell, c’est Kafka “. Autrement dit, “moins le fait de laisser des traces peu sensibles dans des fichiers dans le cadre d’une surveillance généralisée, mais l’absurde d’une société oppressive où, comme dans “Le Procès” de Kafka, “une bureaucratie aux objectifs confus utilisant l’information sur les gens pour prendre des décisions à leur égard en niant leur capacité à comprendre comment leur information est utilisée”, ce qui est un des risques majeurs de la vidéo surveillance généralisée. D’où les chapitres consacrés par l’auteur à “Comment contourner les cybersurveillances”, et ‘Comment se protéger du cyberespionnage”. La conclusion de Jean-Marc Manach est claire : il faut “hacker” la société de surveillance . On a fait, à tort, du droit à l’oubli, l’alpha et l’oméga du débat autour de la vie privée. Mais la question est mal posée : “S’il y a bien montée en puissance de la société de surveillance, l’internet y apparait non pas tant comme une partie du problème, que comme une partie de la solution”. Internet relève de l’expression publique , et si l’on s’exprime publiquement, c’est pour être entendu, pas pour être oublié ! Mais celà ne donne pas le droit d’être surveillé à son insu, dans les systèmes de vidéosurveillance, de biométrie, de traçabilité par puce RFID sans contact, dans les fichiers administratifs, sociaux, policiers, commerciaux… Finalement, les vieux cons, ce sont ceux qui ont peur de cette forme de libération du net, et qui, tout en ayant peur de Facebook et de l’internet, se fichent en revanche d’être vidéo surveillés, dotés de puces RFID (cf vidéo ci-dessus), ou de voir leurs fichiers interconnectés, puisqu’ils n’ont “rien à cacher”. “Dans une démocratie, il faut que subsiste une espace de possibilité de fraude… Si l’on croise tous les fichiers, il n’y a plus d’individus. Il y a une transparence absolue, totale, qui ne laisse plus aucun espace de libertés, et il y a toujours une administration mal intentionnée quelque part…”. Difficile de ne pas être d’accord sur ce point avec l’ancien Président de l’Assemblée Nationale, Raymond Forni, qui n’est autre que le père de la loi “Informatique et Liberté”!
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il te faut lire le livre que je t’ai fait porter…
Enfin les bonnes questions sur la vie prive , merci Nicolas de cette mise en perspective;-)
Cyril
De son matelas de plage prêt pour se baigner
@mryemery : Je l’ai lu, of course !
)
[...] et Tara Hunt, “Et si vous conduisiez votre tribu?” et Seth Godin, et “Et si on hackait la société de surveillance?” et Jean-Marc Manach, je vous propose de conclure cette série de livres de vacances #geek [...]