Et si on ne pouvait pas se passer de frontières ?

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Dimanche, c’est #JourDuPenseur ! Après “Et si le capital social se transformait en monnaie?” et Tara Hunt, “Et si vous conduisiez votre tribu?” et Seth Godin, et “Et si on hackait la société de surveillance?” et Jean-Marc Manach, je vous propose de conclure cette série de livres de vacances #geek par une réflexion sur la notion de communauté, avec ce petit livre rafraichissant de Marc Augé intitulé : “la Communauté illusoire”.

2588Marc Augé, né en 1935 à Poitiers, est un ethnologue français, directeur d’études à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences sociales (EHESS) à Paris, qui a effectué de nombreuses missions en Afrique, principalement en Côte d’Ivoire et au Togo. Depuis le milieu des années 1980, il a diversifié ses champs d’observation, pour observer les réalités du monde contemporain dans son environnement le plus immédiat. Celà s’est traduit en particulier par une recherche très approfondie sur le métro parisien, qu’il décrit comme “cet espace public où l’on communique si peu”, ses canaux de circulation et ses flux d’information véhiculées par les individus qui le fréquentent  : ” Cet étrange mélange de jeunesse, pauvreté et modernité” (voir vidéo ci-dessus). Ce travail a fait l’objet de deux livres publiés à 20 ans d’intervalle : “Un ethnologue dans le métro” (1986) et ” Le métro revisité” (2008).

Auge-194x300Dans ” la Communauté illusoire”, Marc Augé nous rappelle que ” Le monde global, qui se présente comme “sans frontières”, et dont l’esthétique dominante est une esthétique de la distance (qui tend à nous faire ignorer les effets de rupture, à la manière des photos satellites prises du ciel),  est aussi “un monde de la discontinuité et de l’interdit ; quartiers privés, résidences “sécurisées”… Nous n’accédons à la consommation qu’à l’aide de codes (codes d’accès aux immeubles, cartes de crédit, téléphones cellulaires, cartes de membres ou de fidélités etc…” C’est l’occasion pour Marc Augé de réhabiliter la notion de frontière, en rappelant “qu’une frontière n’est pas un barrage” (infranchissable), “mais un seuil” (fait pour être franchi et dépassé). Il oppose à la frontière “menace qui fascine mais qui inquiète”, les frontières perçues comme un appel à la curiosité et au départ : “L’histoire du peuplement humain est celle du franchissement des frontières”, qui permettent “le passage et la rencontre”:” La rencontre, c’est l’excitation causée par l’intuition d’un franchissement possible, et par la satisfaction, une fois franchie la frontière, de comprendre qu’elle ne se franchit qu’une seule fois, et qu’au retour, ce n’est plus tout à fait la même frontière, comme n’est plus tout à fait le même celui qui l’a franchie une première fois”.  La notion de frontières marque aussi la distance minimale nécessaire qui doit exister entre les individus pour qu’ils restent libres de communiquer entre eux comme ils l’entendent. “La langue n’est pas une barrière infranchissable : c’est une frontière”, qui passe par un apprentissage qui est aussi un effort subtil de reconnaissance de l’autre et de sa différence, dans un effort pour le respecter et le rejoindre. Cependant , il ne suffit pas de parler la même langue pour parler le même langage et se comprendre. La frontière n’est pas toujours là où on croit la percevoir. C’est ce que Marc Augé appelle “les frontières subtiles” dont l’apprentissage permet de se reconnaitre sans s’aliéner : “C’est le surgissement intérieur d’une frontière subtile qui marque la naissance de l’amitié”, par exemple. L’existence de ces nombreuses et nécessaires frontières subtiles expliquent pourquoi un individu ne peut pas se définir par une seule appartenance “communautaire” (d’où le titre du livre), même si l’idée de communauté est consubstantielle à l’idée d’humanité. Mais, pour Marc Augé, l’idée de communauté humaine doit rester un point d’aboutissement provisoire, et toujours inachevé. C’est pourquoi toute éducation digne de ce nom, devrait avoir pour but et pour idéal la traversée des frontières et des cultures : le “transculturalisme”, et non l’enfermement dans une seule tradition : “c’est dans chaque individu que la notion de diversité culturelle prend sens : chaque individu doit être une synthèse originale et unique des cultures du monde”. Notre idéal ne devrait donc pas être celui d’un monde sans frontières, mais celui d’un monde où toutes les frontières seraient reconnues, respectées, et franchissables.

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8 Responses to “Et si on ne pouvait pas se passer de frontières ?”

  1. Bonjour!!

    Ravie de lire ici un article sur un ethnologue de qualité!! J’avais moi-même écrit il y a quelques temps un point de vue sur son dernier né… Je serais intéressée d’en avoir votre retour :)

    http://www.nunalik.com/2010/04/la-communaute-illusoire-par-marc-auge-ehess/

    Bon dimanche!

  2. Nicolas Bordas says:

    Bonjour Catherine

    Effectivement, nos posts sont sur la même longueur d’onde…
    Nous sommes donc au moins deux à avoir apprécié ce petit livre de Marc Augé qui mérite vraiment d’être lu ! ;-)
    Amicalement

    Nicolas

  3. Accent Grave says:

    Ce qui est dit sur le métro de Paris est vrai aussi pour les autres métro, dont celui de Montréal.

    Je doute cependant que la communication ait été meilleure autrefois. On s’évadait dans un livre, dans une revue ou un journal. Aujourd’hui, c’est le gadget électronique.

    Le métro, contrairement au bus, m’est toujours apparu comme un espace entre deux lieux, un espace où on disparaît, où le temps n’existe plus.

    Accent Grave

  4. François Momboisse says:

    Je découvre avec admiration que certains ont travaillé, lu, et même pensé aux penseurs en août, bravo! Je n’ai pas encore lu le livre de Marc Augé mais il m’intéresse car il contrevient à l’air du temps qui fait du “sans-frontières” l’horizon indépassable de l’humanité et le symbole du bonheur universel. Et il me fait penser à 2 autres livres:

    - d’abord l’essai d’un géographe (L’obsession des frontières, de Michel Foucher) pour qui effectivement les frontières ont de l’avenir (il s’en construit plusieurs milliers de km par an), mais sans que ce soit forcément négatif car la frontière c’est aussi la limite où s’exerce le droit,

    - et surtout Race et Culture de Levi-Strauss (1971), livre un peu iconoclaste (et difficilement trouvable d’ailleurs..), qui explique qu’un des plus grands dangers pour l’humanité est une trop grande globalisation, une fusion totale qui détruirait la diversité: car pour qu’il y ait DES cultures du monde, il faut qu’il y ait des frontières pour que ces cultures diverses se développent : « toute création véritable implique une certaine surdité à l’appel d’autres valeurs, pouvant aller jusqu’à leur refus, sinon même à leur négation ». Frontières qu’on aura bien sûr, ensuite, tout plaisir et loisir à franchir pour découvrir ces autres cultures.

    Mais il est vrai que la défense de la côte de bœuf / St Emilion contre le rouleau compresseur global pizza / Nutella / Coca (pardon Véronique B) a toujours été un de mes thèmes favoris..

  5. Nicolas Bordas says:

    Welcome back François. Tes commentaires avisés et érudits nous avaient manqué pendant l’été ! ;-)

  6. F Momboisse says:

    à lire sur le même sujet le nouveau livre de Régis Debray “Eloge des frontières”, qui, si j’en juge par ce que j’ai entendu à France Culture hier matin, est sur la même longueur d’onde que Marc Augé (et moi..) pour dénoncer l’illusion naïve du “sans-frontières”..

  7. Agnes says:

    Décidément, les jours s’écoulent paisiblement dans la douce contrée de Nicolasbordasland, et certains sujets reviennent, périodiquement, inexorablement…

  8. +1
    Décidément, les jours s’écoulent paisiblement dans la douce contrée de Nicolasbordasland, et certains sujets reviennent, périodiquement, inexorablement…

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