Et si on n’instaurait pas le Permis de Voter ?

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Interpellé par @borislaffargue dans le cadre de son ascension #EnHautDuCocotier, et cité dans le post ” Et si on instituait un permis de voter ?”, Edwy Plenel, Directeur de Mediapart, a trouvé le temps d’ajouter son commentaire à ceux déjà reçus (trop nombreux pour le serveur qui m’a lâché plusieurs fois et malheureusement obligé à en enlever pour alléger). Je ne résiste pas au plaisir de vous le livrer ici in extenso, ce qui me permet d’ouvrir une nouvelle page de commentaires pour prolonger le débat.

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“Cher Boris Laffargue (et cher Nicolas Bordas qui vous accueille),

Etant mentionné au détour de votre démonstration, je ne résiste pas à l’envie d’y mettre mon grain de sel. Votre billet, aussi bien construit qu’écrit avec maîtrise, m’a laissé désemparé, car si j’en partage le constat (cette inquiétude devant une sorte de langueur, d’abaissement et de lassitude démocratiques), je suis en radical désaccord avec la proposition: cette piste du permis de voter, comme l’on dirait un permis de chasse.

La démocratie est un risque et un inachèvement permanents. Un système complexe, à la façon morinienne (je veux dire selon l’idée de la complexité défendue par Edgar Morin), autrement dit un écosystème qui allie vitalité et équilibre naturels. Vouloir la garantir préventivement, par exclusion, sélection ou tri des participants, n’en est pas seulement la négation: c’est ne pas en accepter le défi originel. Car la démocratie, comme le rappelait dans un essai fort pertinent le philosophe Jacques Rancière (”La haine de la démocratie”, La Fabrique, 2005), c’est le régime de “n’importe qui”: sans privilège de diplôme, de fortune ou de naissance, je peux participer, débattre, voter, être élu, voire gouverner. Evidemment, cette espérance sera toujours un scandale en puissance pour toutes les oligarchies, anciennes ou nouvelles, sans cesse reconstituées: ainsi donc, alors que j’ai la compétence, le savoir, l’expérience, les moyens, etc., il faudrait que je laisse la place à tous ceux qui, venus d’en bas, prétendent s’en mêler alors qu’ils n’ont aucun de mes talents, diplômes, réseaux, légitimités, etc.?

Que cette promesse démocratique soit pleine d’écueils, de risques et de dangers, c’est l’évidence. Mais qu’il faille renoncer à les affronter pour, au bout du compte, rester entre soi, entre “sachants”, “compétents” et “expérimentés”, c’est organiser malheureusement, la défaite de l’idéal démocratique, voire de la démocratie concrète et tangible. Dans cet idéal, il y a, par exemple, la question toujours aussi actuelle (cf. ce qui nous arrive cet été avec l’offensive présidentielle contre les Roms et contre les “personnes d’origine étrangère”) des “droits naturels”: cette affirmation que l’homme naît avec des droits, parce qu’il est homme; avec le droit d’avoir des droits, ainsi qu’insistait Hannah Arendt; et que faire le tri entre les hommes, et donc en priver certains de ces droits naturels, revient à détruire l’idée même d’une cité humaine à laquelle tous les hommes appartiennent.

La question de l’information est, de ce point de vue, un bon exemple pratique. Il est évident qu’aujourd’hui, le peuple souverain est mal informé, souvent privé de ces informations précises, honnêtes, concrètes qui permettent de faire son choix, d’analyser et de soupeser, etc. Faudrait-il en conclure que seuls ceux qui savent peuvent voter, choisir, décider? Non, mille fois non. En revanche, occupons nous d’imposer dans ce pays ci une véritable refondation démocratique autour du droit à l’information, avec un FOIA à l’américaine ou à l’islandaise (Freedom of Information Act depuis 1967 aux Etats-Unis et nouvelle législation extrêmement avancée sur le droit à l’information depuis 2010 en Islande). Donnons-nous les moyens d’une démocratie élevée, vivante, exigeante. Annulons la régression organisée par le pouvoir actuel dans l’audiovisuel public.

Peut-être suis-je idéaliste (version aimable) ou naïf (version moqueuse). Mais je préfère ce chemin-là à celui que vous suggérez qui me semble un renoncement. Ce qui nous arrive, en France, depuis 2007, réactive paradoxalement la radicalité de l’espérance démocratique, la force des idéaux originels qui ont remplacé le Grand Un du pouvoir (Dieu, l’Etat, la Nation, le Parti, la Classe, etc.) par la multiplicité inventive et le bouillonnement créateur du peuple souverain.

Ce n’est qu’une ébauche de discussion tant votre réflexion, par son tranchant, appellerait d’autres parades, précisions et réfutations. Merci en tout cas de nous obliger à affronter ce défi: refonder une République authentiquement démocratique.”

Edwy Plenel
Directeur de Mediapart

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5 Responses to “Et si on n’instaurait pas le Permis de Voter ?”

  1. Cher Edwy,

    Grâce à votre commentaire, je peux désormais cocher la case “Se faire corriger par Edwy Plenel” dans ma todo List ;) Une bonne chose de faite ;)

    Maintenant j’aimerais conclure cette journée de débat par mon sentiment général sur les différents retours postés.

    1. La formulation de l’idée était mauvaise. J’ai constaté que le terme “permis” a déclenché de nombreux réflexes d’auto-défense. Dans permis (et c’est d’autant plus vrai chez les “experts” @Maitre_Eolas @WillyBraun @EdwyPlenel…) beaucoup ont vu : examen, sélection, tri, lutte des classes, inégalités,…

    Ma première conclusion c’est que l’article aurait dû être titré :”Et si l’on imaginait une nouvelle façon de voter” ou quelque chose dans ce genre… car c’est au fond ça l’idée.

    2. Le fond de mon idée : la compétence ! Edwy, mon idée se résume dans votre phrase “Donnons-nous les moyens d’une démocratie élevée, vivante, exigeante”. je ne veux pas que seuls les compétents puissent voter (sinon j’aurais parler d’un S.U.I à l’ancienne où les deux chambres se seraient partagées le bout de gras), je veux que chacun devienne plus compétent pour voter. Je veux que les français prennent conscience de la différence qu’il existe entre taper 1 par SMS et déposer un bulletin dans l’urne (raccourci de fin de soirée, désolé;)).
    Selon moi, il est de la responsabilité de l’état (dans l’objectif de défendre/développer la démocratie), d’initier cela. La politique ça s’apprend, je ne vous apprendrai rien. Et ceux qui ont évoqué les leçons d’éducation civique me pardonneront si je ne suis que petitement convaincu. Les enjeux sont si importants et les déviances si faciles que l’apprentissage nécessite de plus grands moyens…

    3. Le futur de cette idée : une fois mon concepteur/rédacteur limogé (cc @Willybraun) je vais donc rédiger une version 2 de cet article. Dans laquelle je tenterai de mieux présenter le fond de ma pensée. J’aurai plaisir cette fois à la faire valider par vous Edwy avant de me risquer à la publier ;)
    Et si cela prend du sens alors je pense que le tout pourrait se transformer en un blog dédié à la démocratie…

    Boris LAFFARGUE

    “Mourir pour des idées, l’idée est excellente
    Moi j’ai failli mourir de ne l’avoir pas eu
    Car tous ceux qui l’avaient, multitude accablante
    En hurlant à la mort me sont tombés dessus
    Ils ont su me convaincre et ma muse insolente
    Abjurant ses erreurs, se rallie à leur foi
    Avec un soupçon de réserve toutefois
    Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente,
    D’accord, mais de mort lente

    Jugeant qu’il n’y a pas péril en la demeure
    Allons vers l’autre monde en flânant en chemin
    Car, à forcer l’allure, il arrive qu’on meure
    Pour des idées n’ayant plus cours le lendemain
    Or, s’il est une chose amère, désolante
    En rendant l’âme à Dieu c’est bien de constater
    Qu’on a fait fausse route, qu’on s’est trompé d’idée
    Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
    D’accord, mais de mort lente

    Les saint jean bouche d’or qui prêchent le martyre
    Le plus souvent, d’ailleurs, s’attardent ici-bas
    Mourir pour des idées, c’est le cas de le dire
    C’est leur raison de vivre, ils ne s’en privent pas
    Dans presque tous les camps on en voit qui supplantent
    Bientôt Mathusalem dans la longévité
    J’en conclus qu’ils doivent se dire, en aparté
    “Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
    D’accord, mais de mort lente”

    Des idées réclamant le fameux sacrifice
    Les sectes de tout poil en offrent des séquelles
    Et la question se pose aux victimes novices
    Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ?
    Et comme toutes sont entre elles ressemblantes
    Quand il les voit venir, avec leur gros drapeau
    Le sage, en hésitant, tourne autour du tombeau
    Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
    D’accord, mais de mort lente

    Encor s’il suffisait de quelques hécatombes
    Pour qu’enfin tout changeât, qu’enfin tout s’arrangeât
    Depuis tant de “grands soirs” que tant de têtes tombent
    Au paradis sur terre on y serait déjà
    Mais l’âge d’or sans cesse est remis aux calendes
    Les dieux ont toujours soif, n’en ont jamais assez
    Et c’est la mort, la mort toujours recommencée
    Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
    D’accord, mais de mort lente

    O vous, les boutefeux, ô vous les bons apôtres
    Mourez donc les premiers, nous vous cédons le pas
    Mais de grâce, morbleu! laissez vivre les autres!
    La vie est à peu près leur seul luxe ici bas
    Car, enfin, la Camarde est assez vigilante
    Elle n’a pas besoin qu’on lui tienne la faux
    Plus de danse macabre autour des échafauds!
    Mourrons pour des idées, d’accord, mais de mort lente
    D’accord, mais de mort lente”. Georges Brassens.

    Merci à Nicolas Bordas pour la lucarne offerte.

  2. WillyBraun says:

    Très beau commentaire/discours d’Edwy Plenel.

    @boris Trouver des moyens de favoriser le discours public et d’élargir la conscience politique de tous.. voilà qui est beaucoup plus séduisant. Tu pourras me compter parmi les lecteurs (et commentateurs évidemment :p)du blog.

  3. François Momboisse says:

    Hou là si maintenant sur le blog de Nicolas Bordas, on polémique avec Edwy Plenel, on change de braquet, on passe de la Ligue 1 à la Champions League ! Il va falloir affuter les arguments..

    Et pourtant j’ai envie de m’y risquer sur 2 points, la finalité du débat et l’information :

    D’abord je me demande si le plus important ce n’est pas la fin (qui est élu ?) plutôt que le moyen (qui vote ?). Il me semble que ce qui compte le plus c’est d’avoir le meilleur gouvernement possible, plutôt que de définir le meilleur corps électoral possible. Bien sûr on peut penser que l’un implique l’autre, et qu’avoir une République authentiquement démocratique amènera forcément le meilleur gouvernement. Mais là il me semble qu’on tombe dans l’idéalisme et la naïveté décrits par Edwy Plenel. D’abord, d’un point de vue théorique, on peut relire Platon et Toqueville, qui ont montré que la démocratie amène à la démagogie et la dictature de l’opinion pour l’un, et à la tyrannie de la majorité pour l’autre. Et c’était bien avant la télévision et les sondages !.. Et ensuite, dans les faits, Hitler (et George Bush 2 fois) ont été élus démocratiquement, et chez nous les pleins pouvoirs ont été donnés démocratiquement au maréchal Pétain, par une Assemblée, donc des députés compétents et a priori éligibles au permis de voter.

    Alors on peut penser que ces électeurs avaient été trompés, et j’en viens au développement d’Edwy Plenel sur le peuple français qui serait mal informé et « souvent privé d’informations précises et honnêtes ». Là je ne comprends pas bien car j’ai vraiment le sentiment que la presse est libre en France : toute « l’affaire Woerth » a été révélée, librement, par la presse, dont en première ligne mediapart (et bravo pour çà !). Y a-t-il eu des journaux censurés sur cette affaire ? Ou alors on pense au silence de la presse sur la déprogrammation du reportage d’Arte sur les « mâles de banlieue » il y a 2 jours (information de rue 89) ? Il me semble donc que la notion d’ «information précise et honnête » est un peu subjective. Ce qu’il faut à mon avis c’est de la diversité et une liberté totale. Quant à la « régression dans l’audiovisuel public », j’écoute tous les jours France Inter et je n’ai pas l’impression d’écouter une radio particulièrement servile vis-à-vis du pouvoir..

    Donc je pense que la démocratie a besoin avant tout de débats libres, de discussions, d’échanges et donc d’informations. La presse y contribue grandement et doit donc être totalement libre et diverse, et l’éducation doit permettre aux futurs électeurs de contribuer au débat. C’est d’ailleurs ce qui a eu lieu, magnifiquement, lors du référendum de 2005 où les citoyens se sont emparés du débat sur le net, avec passion, et ont voté démocratiquement « non ». Et trois ans plus tard, les députés et sénateurs, gens parfaitement compétents, avec triple permis de voter, ont imposé démocratiquement la Constitution Européenne que les citoyens avaient refusé. Alors vous savez la démocratie…

  4. WillyBraun says:

    @François Momboisse c’est marrant en partant du constat d’élu discutable, comment on peut arriver à des conclusions antagonistes. Pour moi, c’est précisément parce que Pétain, Hitler (ou Bush) ont été plébiscité qu’il faut se concentrer sur les moyens. On peut adopter une approche institutionnaliste transcendantale (comme l’approche contractualiste des lumières comme Rousseau, Hobbes, Locke..) et s’interroger sur le fonctionnement idoine des institutions (se focaliser ainsi sur le qui et comment). Mais si cette perfection n’est pas atteinte alors que faire ? De même, cette approche tend à négliger les comportements réels des individus, les transgressions des règles ou les désintérêts individuels.
    C’est donc une approche comparatiste, qui se focalise sur les moyens, sur le processus démocratique, sur la vie des citoyens et du débat public qui m’apparait bien plus intéressant. Et de ne pas négliger le cadre dans lequel s’inscrit ce mouvement continu et s’interroger sur la liberté d’expression, de la presse notamment.
    ps : j’avais lu que le documentaire « mâles de banlieue » avait été déprogrammé suite aux menaces reçues par les investigateurs. Plus d’infos là-dessus ?

  5. Je ne voudrai pas que le serveur lâche à nouveau donc je ne pourrai pas répondre à tous les contre-arguments qui ont pu être développés à l’encontre du permis de voter.
    Pour répondre à Edwy Plenel, qui me semble bien poser le débat sur les fondements philosophiques du permis de voter, je dirai tout d’abord que le permis de voter est loin d’être antinomique avec le concept de droits naturels. Le permis de voter s’accommode même parfaitement du concept rousseauiste de perfectibilité qui permet de comprendre que les hommes naissent avec les mêmes droits, bien qu’ils soient foncièrement inachevés. A l’inverse, la démocratie, pour reconnaitre des droits égaux à tous les hommes, se doit de les supposer tous parfaits.
    Par ailleurs, je suis entièrement d’accord avec Edwy Plenel sur le manque d’informations dans nos sociétés. Cependant, je regrette que ce débat sur le meilleur régime politique possible ne soit trop « occidentalocentré ». A mon sens, le meilleur régime politique possible doit savoir aussi bien aider les sociétés favorisées à s’améliorer qu’aider les sociétés défavorisées à se reconstruire.
    Prenons l’exemple de l’Irak (on pourrait également parler de l’Afghanistan, de l’Algérie et de bien d’autres pays du Sud). Quand une population a été endoctrinée et sevrée de culture pendant plusieurs décennies, la démocratie est-elle la meilleure solution ? Ne risque-t-elle pas, comme on a pu le voir si souvent au cours de l’histoire, d’amener les pires extrémistes au pouvoir ? Ne risque-t-on pas, comme on le voit si souvent aujourd’hui, de voir des Occidentaux « bienfaisants » truquer les élections afin de donner le pouvoir à un gouvernement plus tempéré (et plus corruptible bien sûr) ?
    Au final, la démocratie est-elle le meilleur régime politique possible pour l’Irak ?
    Et si on est prêts à accepter le permis de voter pour des pays du Sud… pourquoi ne pas l’accepter chez nous ?
    En guise de conclusion, je dirai que le permis de voter n’est ni naïf ni idéaliste. Il s’agit de trouver un meilleur régime politique, et non un régime politique parfait. Il s’agit de trouver un meilleur régime politique, et non le meilleur gouvernement.
    Comme le disait John Stuart Mill, « Quelque peu disposé qu’on soit à admettre la possibilité qu’une opinion à laquelle on est fortement attaché puisse être fausse, on devrait être touché par l’idée que, si vraie que soit cette opinion, on la considérera comme un dogme mort et non comme une vérité vivante, si on ne la remet pas entièrement, fréquemment, et hardiment en question. »

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