Et si on refusait la dictature du principe de précaution ?

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francois-ewaldA l’occasion de la polémique sur la commande des vaccins contre la grippe, Le Monde Magazine ouvre un débat bienvenu sur le “principe de précaution”, après avoir donné la parole dans les colonnes du journal, en début de semaine, à l’un des meilleurs spécialistes de la question, François Ewald, philosophe (ancien assistant de Michel Foucault au Collège de France), professeur au Cnam, et créateur de l’observatoire du principe de précaution (Dernier ouvrage paru : “Au risque d’innover. Editions autrement). François Ewald dénonce le passage progressif d’une prise en compte de “l’incertitude objective” à la prise en compte d’une  ‘incertitude subjective’, à l’occasion en particulier du jugement de Versailles sur les antennes de téléphonie mobile : l’opérateur a été condamné à démonter son antenne non pas parce qu’elle était dangereuse (risque objectif), mais parce qu’elle troublait la tranquillité des riverains (perception subjective du risque) . Dans ce cas, le principe de précaution dérive dangereusement dans un principe “d’attention” (dont la fin ultime est l’attention démagogique portée à l’électeur individuel, éventuellement au détriment de l’intérêt collectif), qui est de nature à transformer la décision publique, et à freiner la capacité de progrès scientifique, qui, par essence, s’appuie sur la notion de doute, dans un cadre qui ne peut pas faire l’unanimité, et, par définition, “trouble la tranquillité”. C’est pourquoi la tyrannie du principe de précaution peut purement et simplement stopper le progrès, non pas du fait du risque objectif qu’il génère, mais au nom du trouble subjectif qu’il est susceptible de créer.

Grippe A, antennes-relais, paraben dans les cosmétiques, risques industriels… le sacro-saint “principe de précaution”, désormais inscrit dans la constitution française, domine le débat. Cette expression est née en Allemagne à la fin des années 60 en matière environnementale, pour , nous rappelle François Ewald ” éviter les dangers immédiats, prévenir les risques de moyen terme, et avoir une gestion optimale, à long terme, des ressources naturelles”. Mais le concept existait déjà au XVIIème siècle dans la définition des devoirs de police ou dans la loi de 1884 sur les devoirs du maire. Ce qui a changé n’est pas son bien fondé, mais son interprétation. On est passé de la notion de prudence (qui autorise la prise de risque, donc l’action) à celle de “risque zéro”, qui paralyse l’action. Et l’on consacre ainsi un divorce fondamental entre le scientifique et le politique. Le problème n’est désormais plus l’erroné, le faux, mais l’inconnu : on ne peut plus décider si on ne sait pas toutes les conséquences. Le problème est qu’on ne le sait jamais. Pire, l’idée dominante est désormais que la science peut nous dire demain le contraire d’aujourd’hui, ce qui la disqualifie, quelque soit les preuves qu’elle apporte. On nage dans le subjectif, qui n’est souvent pas loin de l’arbitraire. Comme le dit le juriste Jean-Marc Fédida, dans son pamphlet provoquant, mais stimulant, intitulé “Impasses de Grenelle” : “Etrange sagesse que celle d’un peuple qui, tétanisé par les conséquences de ses agissements, élève l’inaction en règle de gouvernement, la peur du futur en règle de vie, et n’envisage qu’avec méfiance le progrès”. Pour François Ewald, le problème du principe de précaution érigé en dogme, c’est qu’il est lui-même “excessif : il commande de donner le plus grand poids au plus petit risque. Il oblige à exagérer la menace… Il faut bien voir que, dans une conjecture de précaution, les politiques ne gèrent pas seulement le risque objectif, difficile à établir scientifiquement en raison du manque de connaissance, mais aussi le risque subjectif, créé par l’imaginaire collectif autour de la menace”. La solution?  Revenir dans l’interprétation du principe de précaution, à un principe de prudence, qui privilégie l’objectivable sur le subjectif . Revenir à cette ascèse chère aux philosophes du XVIII ème selon laquelle un jugement juste devrait être dépassionné. Plus facile à dire qu’à faire, dans une société sous pression médiatique. Mais ça n’est pas une raison pour renoncer. Et si on privilégiait le doute qui fait avancer, et non la peur qui tétanise et fait reculer ?

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6 Responses to “Et si on refusait la dictature du principe de précaution ?”

  1. JérémieC says:

    Bonjour,

    Le problème ne réside-t-il pas dans l’application ou non du principe de précaution suivant que ses bénéficiaires serait puissants ou non?
    Pour caricaturer, on a pas le même principe de précaution sur les victimes autochtones du Paris-Dakar que sur les victimes potentielles de la grippe A en occident.
    Et si on appliquait ce même principe à l’automobile, on devrait les interdire tout simplement, non?

  2. Luna says:

    Le risque zéro (n’existant que pour ceux qui ne sont pas nés ou déjà morts)est mortifère.
    Qui sait d’ailleurs si on ne risque pas davantage en restant couché à attendre la mort qu’en se levant tous les matins?
    Précaution sans inhibition semble donc vertu de principe, sans oublier l’humilité de l’essentiel qui tient en cette fameuse définition:”la vie est une maladie héréditaire, sexuellement transmissible, incurable et mortelle”…
    La prudence porte sur les moyens, disait Aristote, non sur les fins : à nous donc de proportionner les risques en fonction des visées, non?

  3. François Momboisse says:

    Bravo Nicolas pour ce post courageux et argumenté qui heurte le consensus autour de la green attitude!

    Car comme tu l’as très bien dit, l’inscription du « principe de précaution » dans la Constitution est un formidable retour à l’obscurantisme pré-Lumières, au temps où la croyance primait sur la raison. Au Moyen-Age, on brûlait les sorcières parce qu’on les croyait capables d’envouter des villages. Aujourd’hui, on déboulonne des antennes relais parce qu’on les croit nocives pour la santé. Même si les études scientifiques disent le contraire. Et même si France Télécom a fait un test placebo, avec une gigantesque antenne qui a déclenché moult maux de tête et vomissements, jusqu’à ce qu’ils révèlent que l’antenne n’était pas branchée. Oui, mais les gens souffrent, et principe de précaution = zéro risque, à vous de prouver que les antennes sont inoffensives , disent nos vigilants écolos. Pas facile, car c’est comme prouver que les sorcières n’ont pas jeté de sort, face à quelqu’un qui se dit possédé par le démon!

    Et il y a une autre conséquence dramatique de ce principe, c’est son extension courante (par Jérémie ou Luna) en : principe de précaution = zéro mort. Car la mort est devenue au sens propre insupportable dans notre société, où à l’occasion de chaque fait divers dramatique, on voit fleurir le même panneau accusateur : « mort pour rien », inscription énigmatique qui à elle seule pourrait faire le sujet d’un bac de philo…

    C’est donc un post iconoclaste qui heurte 2 consensus forts : le risque zéro , et le zéro mort. Bravo!
    Une dernière certitude : je ne voterai jamais écolo.

  4. Nicolas Bordas says:

    En bon démocrate, je respecte les opinions et le vote de chacun, mais j’espère que mon post ne conduira pas à une trop lourde défaite électorale d’Europe Ecologie pour qui j’ai une tendresse particulière (ah,Dany…;-)
    On peut être contre la dictature du principe de précaution et pour léguer à ses enfants une planète viable ! Et j’en reviens à la conclusion de Luna sur les “risques proportionnés”, et le doute responsable qui fait avancer …

  5. JérémieC says:

    Non, bien sûr principe de précaution n’est jamais égal à zero mort.
    Juste la tolérance en nombre de mort est différente selon le contexte et le degrés d’identification que l’on a avec les victimes.
    Et heureusement qu’il y a des “vigilants écolos” pour faire attention quand l’intérêt commercial prend le pas sur la sécurité (Dany ou d’autres moins “sexys”).

  6. [...] un pays qui aime se faire peur avec tout, qui prône stupidement le risque zéro (voir mon post « Et si on refusait la dictature du principe de précaution ? ») et dont certains médias, malheureusement, n’ont plus le temps (et l’argent) pour analyser [...]

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