Après Michel Serres, Edgar Morin, Régis Debray, Michel Maffesoli, et Gilles Lipovetsky, autrement dit cinq hommes, je suis heureux de consacrer cette chronique dominicale “Jour du Penseur” à une jeune femme, philosophe : Cynthia Fleury (photo ci-dessus), qui vient de publier “La Fin du Courage” chez Fayard (et dont vous pouvez écouter la récente interview radio au micro de Frédéric Taddéi en cliquant ici).
Cynthia Fleury, 35 ans, est chercheuse à l’Institut des sciences de la communication du CNRS, enseignante à Sciences Po et professeur associée à l’American University of Paris (School of Government). Dans “La Fin du Courage”, elle dénonce le renoncement généralisé et la perte d’une valeur pourtant nécessaire au progrès de la démocratie. Elle a donné dans le supplément Next de Libération de ce week-end une interview très intéressante, où l’on retrouve l’essentiel des concepts développés dans son dernier livre.
Il n’y a plus que dans les jeux vidéos et dans certains films hollywoodiens où l’on fait encore preuve de courage. Selon Cynthia Fleury, “L”homme et plus largement la société meurt par manque de courage”. La peur est telle que l’on en oublie d’avoir recours au courage, que ce soit dans le travail ou dans la vie quotidienne : ” Nous sommes les passagers clandestins de l’absence de morale… L’érosion de soi vient de la somme de ces démissions quotidiennes”. Dans la vie professionnelle comme dans la vie personnelle. L’origine est selon elle le fait que “bien se conduire, faire preuve de courage, ne rapporte rien : nous faisons l’épreuve de la fin de l’exemplarité. Le nouveau mode de leadership, c’est la contrexemplarité”, en particulier politique. Ceci se retrouve au travail : “à défaut de faire exploser le système, les individus, se font imploser eux-mêmes : ce sont les suicides au travail”. Les actes courageux sont de plus en plus rares, mais nous sommes au mieux des “intermittents du courage”. Car nous commettons de moins en moins cet acte “sacrificiel qui consiste à savoir ce que l’on peut perdre sans connaitre ce que l’on peut gagner”.
De plus, personne ne nous apprend plus le courage : ” nous avons perdu l’entrainement au courage . Plus que l’absence, c’est le manque d’entrainement et d’apprentissage du courage qui caractérise notre société… Il faut apprendre à faire du courage un réflexe”. Une des difficultés du courage est qu’il se vit seul : “savoir dire non, en assumer le risque et le sacrifice est une démarche solitaire. Peu d’entre nous prennent ce risque”. Pourtant le courage est une vertu démocratique qu’il faut reconquérir, une valeur essentielle pour corriger les excès de ce que Cynthia Fleury appelle ” la pratique entropique de la démocratie” (qui faisait l’objet de son précédent livre intitulé “Les pathologies de la démocratie”). Il faut donc trouver au niveau individuel et au niveau collectif, le ressort du courage, en éduquant chacun au courage, et en l’érigeant collectivement en éthique. Car si l’homme courageux est toujours solitaire, l’éthique collective du courage est seule durable.” Du courage, du courage, du courage…” comme le chante La Grande Sophie dans la vidéo ci-dessous (cliquer sur “visionner sur Youtube”) !
Intéressant de regarder aussi en quoi la valeur courage est prônée ou pas par les entreprises. Je ne sais pas si l’auteur l’a étudié, mais il se trouve que je suis en train de finaliser une analyse sur les valeurs revendiquées par les groupes du Cac 40. Seul Sanofi Aventis mentionne le courage comme valeur, ce qui va tout a fait dans le sens de l’auteur… On voit souvent la valeur “audace”, mais le courage en tant que tel n’est cité que par une entreprise sur 40.
D’accord avec François : depuis Friedrich Hayek, c’est bien plus l’argent que le courage qui est glorifié par le libéralisme politique . Il n’en a pourtant pas toujours été ainsi et Aristote, déjà, dans son livre maître, disait qu’il ne sert à rien d’être courageux en puissance si la cité ne nous permet pas d’exercer cette vertu cardinale en acte.
Plus encore que les règles pratiques (refuser la chute du découragement en puisant la force partout où elle se trouve), c’est une définition (sur un critère davantage théorique) du courage qui retient mon attention : être courageux, c’est choisir de vivre ses peurs au lieu de laisser croire que rien ne nous fait peur…
A moi aussi, il semble qu’il est actuellement préféré l’audace, sorte d’imposture du courage, à même de faire croire qu’il n’est pas de vertu plus sublime que celle révélée dans les épreuves extraordinaires.
Pour ma part, je préfère la philosophie “plus patiente” des figures de courage exemplaire : Socrate, Montaigne, Foucault…voire Hypatie, héroïne à plus d’un titre (”antiquité” peut-être mais belle et sexy en sus!)
“Choisir de vivre ses peurs”, jolie définition en effet …
Pour ceux qui voudraient en savoir plus sur Hypatie, extraordinaire femme philosophe morte lapidée :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Hypatie
Magnifique post pour tragique constat.
” Nous sommes les passagers clandestins de l’absence de morale… L’érosion de soi vient de la somme de ces démissions quotidiennes”. C’est le grand choix de l’existence : collaborer, ou résister. Idéalement, notre métier de communicant, en nous obligeant à bousculer les conventions, devrait nous encourager à « déranger » l’ordre établi. Mais les « petites résistances » sont ailleurs…
Ainsi à La Poste, où des employés s’élèvent contre les dérives commerciales de leur entreprise, en contradiction selon eux avec ses missions de service public. Chez EDF, des agents protestent contre la marchandisation du service public et ont imaginé une méthode sauvage pour réduire les factures de clients en bloquant l’application de la tarification jour. Au nom de leur refus d’être complices d’un abus de pouvoir, ils sabotent leur outil de travail.
Ces petites résistances ont fait l’objet d’un délicieux documentaire sur Canal +, « L’insurrection silencieuse », qui renvoie à un spectaculaire mouvement de fond aux Etats-Unis. Là-bas, pays de Batman et Superman, des super-héros anonymes déambulent en costume dans les rues dans l’idée de faire le bien ; à chacun sa cause : celui qui aide simplement les touristes à retrouver son chemin, celui qui ramasse les ordures, celui qui aide les sans-abri… Un réseau anonyme et altruiste : ce ne sont pas des justiciers, mais des « vigilants ». Eux aussi ont décidé de ne plus dire oui. (http://superheroesanonymous.com/)
Tous les spécialistes de l’âme le savent depuis Freud : avant de savoir dire oui, il faut savoir dire non. Non à l’injonction brutale, à l’autorité illégitime, à l’ordre injuste, aux coups de force…
Chers amis communicants, soyons courageux, soyons dissidents, désobéissons…
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Eric Hamraoui, Philosophe et maître de conférences au Cnam, aborde la thématique du courage au travail avec des éclairages philosophiques : ” L’objectif de ce stage est d’apporter un éclairage philosophique informé par l’analyse du travail sur les raisons de la promotion, au sein des organisations, d’un courage associé à la virilité et pensé comme simple compétence, cessant ainsi d’être l’expression de la sensibilité et de la vertu (force d’âme)”.
La thématique aborde des théories philosophiques de Platon, Aristote, Kant, Hegel ect.. et les enjeux contemporains du courage.
http://catalogues-formation.cnam.fr/travail-et-societe/psychologie-du-travail-psychanalyse-orientation/le-courage-au-travail-eclairages-philosophiques-249556.kjsp