Et s’il fallait prendre l’impossible pour certain ?

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Difficile de ne pas consacrer le #JourDuPenseur de ce dimanche à la catastrophe de Fukushima qui nous obsède tous. La tragédie japonaise présente les trois caractéristiques fondamentales du Cygne Noir, tels que Nassim Nicholas Taleb l’a défini dans son livre eponyme (voir mon post d’octobre 2010 : “Et si l’incertitude était la seule certitude ?“) : 1. Un événement rare, voire aberrant 2. Un impact très fort bouleversant toute prévision antérieure 3. Une tentative d’explication rationnelle, à posteriori (ce que Taleb appelle “un excès de platonicité : ce qui nous fait croire que nous comprenons plus de choses que ça n’est réellement le cas”).

9782020879699FSParmi les penseurs du Collegium dont je vous ai parlé dimanche dernier (”Et si vous vous engagiez aux côtés de Stephane Hessel ?“), il en est un dont la lecture s’impose aujourd’hui plus que jamais : Jean-Pierre Dupuy, auteur de “Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain” (paru en 2002), et plus récemment de “Retour de Tchernobyl”, écrit après une mission d’études en 2006 sur le site de Tchernobyl, vingt ans après la catastrophe. Il est aussi l’auteur d’une tribune dans Le Monde d’aujourd’hui sous le titre “Une catastrophe monstre”, où il met en évidence la triple dimension “naturelle, industrielle et morale” de ce drame, nous rappelant au passage, qu’en matière de catastrophe industrielle, les hommes produisent souvent (le) mal “parce qu’ils veulent faire le bien”.

vertu-pedagogique-catastrophes-debat-jean-pie-L-1Jean-Pierre Dupuy, 70 ans, est un ingénieur, épistémologue et philosophe français. Polytechnicien et ingénieur des mines, il est professeur de français et chercheur au Centre d’Étude du Langage et de l’Information (C.S.L.I.) de l’université Stanford en Californie. Il a aussi enseigné la philosophie sociale et politique et l’éthique des sciences et techniques jusqu’en 2006 à l’Ecole polytechnique. Il est membre de l’Académie des technologies et Président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire. Il a contribué à introduire et diffuser en France la pensée d’Ivan Illich, qu’il connait bien, mais aussi celles de René Girard, John Rawls et Günther Anders. Jean-Pierre Dupuy compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriés qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps. » (Pour rejoindre le groupe Facebook “Friends of the Collegium” : cliquer ici). Il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont : le sacrifice et l’envie (1992), Petite métaphysique des tsunamis (2005), Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère (2006), et La marque du sacré – Essai sur une dénégation (2009).

dupuy1Dans ” Pour un catastrophisme éclairé”, (qui fait l’objet d’une vidéo-conférence que vous pourrez voir en cliquant ici), Jean-Pierre Dupuy nous invite à modifier radicalement notre rapport au futur, pour dépasser les limites de la planification rationnelle, et son corollaire : le principe de précaution, qui nous mettent dans une impasse. Partant des réflexions de Bergson en 1914 lors de la déclaration de la première guerre mondiale, ainsi que de son essai sur “le possible et le réel” (”L’artiste crée du possible en même temps que du réel”), Jean-Pierre Dupuy nous rappelle que “la catastrophe, en surgissant du néant, crée du possible en même temps que du réel” : ” si on veut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise” (et non de se contenter d’en limiter les risques, partant du principe erroné qu’ainsi, “elle n’arrivera pas”) . Ce changement de posture mentale est fondamental pour que nous arrêtions “de ne croire à l’éventualité de la catastrophe qu’une fois celle-ci advenue”, c’est à dire trop tard ! Jean-Pierre Dupuy propose d’inscrire la catastrophe dans l’avenir d’une façon beaucoup plus radicale : “il faut la rendre inéluctable” pour “agir et la prévenir dans le souvenir que nous avons d’elle”. Il faut, selon lui, transformer nos prédictions en prophéties, s’appuyant sur l’idée que le pire arrivera (et non qu’il “n’arrivera pas”), afin de “prévoir l’avenir pour le changer”. Il ne faut voir aucun fatalisme dans cette démarche, mais au contraire une lucidité nouvelle qui part du principe que le pire arrivera et non qu’il n’arrivera jamais. (Pour prendre un exemple concret, le pire pouvant arriver à Fukushima n’était pas seulement un tremblement de terre d’une amplitude inédite, mais aussi le déclenchement d’un tsunami d’une puissance inouïe mettant en péril le refroidissement des réacteurs…). Il faut alors concevoir une autre temporalité, qu’il appelle “temps du projet”, et qui se réfère au “Entschlossenheit” (décision résolue) d’Heidegger, ou à la notion de “mémoire de la volonté” de Nietzsche : il s’agit de se coordonner sur un projet “négatif” (ou “antiprojet”), qui “prend la forme d’un avenir fixe dont on ne veut pas”. Le temps de l’histoire s’écrit à postériori, et ne nous permet pas d’agir sur notre destin, car “les possibles jamais actualisés” n’ont pas d’intérêt. A l’inverse, le temps du projet, lui, unit passé et futur : la catastrophe est déjà présente (virtuellement) aujourd’hui, ce qui peut nous faire agir pour que, paradoxalement, elle ne soit jamais produite. Il nous faut nous forger “une image de l’avenir suffisamment catastrophiste pour être repoussante, et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près”. Pour reprendre la conclusion du livre passionnant et tellement actuel de Jean-Pierre Dupuy :  “le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu”. Et s’il nous fallait la certitude absolue de notre finitude pour nous permettre de vivre mieux?

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L’illustration ci-dessus est extraite du projet “Tsunami- des images pour le Japon” initiée par la communauté créative CFSL (Café Salé), projet que m’a signalé Dhöo via Facebook.

Pour faire un don à la Croix Rouge pour le Japon : cliquer ici.

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One Response to “Et s’il fallait prendre l’impossible pour certain ?”

  1. agnes says:

    La conférence de Jean-Pierre Dupuy est vraiment intéressante et je recommande vivement à ceux qui cherchent à comprendre les enjeux du nucléaire de prendre le temps de l’écouter (les 60 min premières sont un peu lentes, mais tout le débat avec l’assistance est passionnant et fait appel aux notions mises en place durant la première partie).
    Je comprends mieux désormais pourquoi les divergences sont si grandes sur le nombre de morts de Tchernobyl (3000 morts ou 300′000 ?), sur l’intérêt d’envisager les situations les plus catastrophiques, sur l’intérêt qu’aurait l’industrie nucléaire à “rétablir la confiance”…
    (et très très talentueuses illustrations dans le projet cité en fin d’article !)

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