Comme chaque dimanche, c’est #JourDuPenseur, avec aujourd’hui un ouvrage collectif passionnant (20 contributeurs dont Serge Tisseron , Elisabeth Tissier-Desbordes…) intitulé “Les tyrannies de la visibilité – Etre visible pour exister ?”, qui vient d’être publié sous la direction de Nicole Aubert et Claudine Haroche à la suite d’un colloque organisé à ESCP Europe en mai 2008.
Nicole Aubert est professeur à ESCP Europe et membre du Laboratoire de changement social de l’université de Paris 7, et Claudine Haroche est directeur de recherches au CNRS (centre Edgar-Morin, IIAC-EHESS). Elles ont organisé les 29,30 et 31 mai 2008 un colloque intitulé “Voir, être vu : l’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines”, dont est issu le livre “Les tyrannies de la visibilité”, qui réunit 20 contributions de chercheurs en sciences sociales et en psychologie.
“Etre, c’est être perçu”, disait le philosophe Berkeley. Le point de départ du livre “Les Tyrannies de la visibilité” est la question de “l’injonction à la visibilité”, renforcée par les médias, les réseaux sociaux, ou les blogs : avec la nécessité permanente de se rendre visible et de rendre visible son action, l’ensemble des pratiques sociales connaissent à présent les exigences de la médiatisation permanente. Si au 19ème siècle, dans les sociétés occidentales, il fallait taire l’intime, un renversement de valeur s’est opéré qui conduit aujourd’hui “à se livrer à une exhibition de l’intime pour exister, l’invisible tendant dans notre société à signifier l’insignifiant, et au delà, l’inexistant”. Aujourd’hui, l’individu est de plus en plus considéré, apprécié, jugé au travers de la quantité de signes, de textes et d’images qu’il produit, incité à en présenter de manière incessante, au risque de renvoyer non plus à ce qu’il fait, mais à ce qu’il montre de lui, le réduisant souvent à ses seules apparences, ce qui peut conduire à un appauvrissement de l’espace intérieur de chacun. Jacqueline Barus-Michel nous décrit une société de l’exhibition, où “tout savoir est devenu tout voir”, une société ” qui met le monde sur écrans, prend l’écran pour le monde et se prend elle-même pour ce qu’elle a mis sur écran”. Au “je pense donc je suis”, a succédé le ” Je vois, je suis vu, donc je suis”. Selon Joël Birman, la valeur de visibilité a succédé à l’idée de reconnaissance comme valeur, modifiant la relation au temps en renforçant la relation au corps. Jean-Philippe Bouilloud décrit le passage d’un monde dominé par la parole, le plus souvent religieuse, à un monde du visible dominé par l’image, les médias, les apparences, dans lequel l’individu se retrouve en permanence sous le regard d’autrui : l’individu tendrait à devenir une image. Nicole Aubert, elle, insiste sur le passage d’une société structurée autour d’un temps long/espace court (restreint), à une société structurée autour d’un espace long/temps court, grâce aux nouvelles technologies. Au passage, l’homme semble avoir perdu une dimension du temps, celle de l’éternité, rapatriant l’idée d’éternité dans le temps présent : “tout se passe comme s’il était urgent d’inscrire une éternité de soi-même dans le cadre de la vie terrestre : la quête de visibilité serait à une société du temps court, ce que la quête d’éternité était à une société du temps long. Elle serait la forme de production d’une société sans Dieu, une société dans laquelle on est à soi-même son propre dieu”. Une forme contemporaine de la recherche d’éternité ! Dans le chapitre “les nouveaux réseaux sociaux – visibilité et invisibilité sur le net”, Serge Tisseron, montre comment est apparu le désir d’extimité, qui nous incite à montrer certains aspects de notre moi intime pour les faire valider par d’autres afin qu’ils prennent une valeur plus grande à nos yeux, l’intimité n’étant désormais plus liée à des espaces physiques restreints. Pour Francis Jauréguiberry, les blogs ont été trop vite catalogués dans l’exhibition ou “pure dilatation d’un égo en mal de reconnaissance”. Ils correspondent, au contraire, à une opportunité saisie par les internautes pour échapper à une image trop restrictive d’eux-mêmes, et exprimer le désir “d’exister autrement”. Au delà du paraitre, c’est bien d’une question d’être qu’il s’agit.
Joseph Belletante s’intéresse, quant à lui, à la “transformation de l’agir en politique dans le cadre d’une démocratie devenue immédiate et à haut débit”, et à la manière dont les médias imposent des normes en matière d’intervention, liées à leurs intérêts économiques et informatifs, conduisant à l’abandon du caractère “sacré” de la politique, pour privilégier un “gouvernement de contact et de séduction”. Jamil Daklia, lui, s’interroge sur l’interprétation à donner au dévoilement “people” auquel on assiste : dévoiement de la démocratie ou signe d’ouverture à l’espace public ? Elisabeth Tissier-Desbordes est l’auteur d’un chapitre très intéressant intitulé “consommer pour être vu : création de soi ou aliénation ?”: dans une société où, pour exister, il devient obligatoire non seulement d’être vu, mais remarqué, “les produits de consommation de marque deviennent essentiels à la stratégie de visibilité de chacun”, en tant que signes d’appartenance et de différence. Anne Vincent-Buffault, elle, se concentre sur la question de la visibilité des sentiments et des émotions, dans une démocratie devenue “empathique et compassionnelle”. A l’opposé, Eugène Enriquez s’intéresse aux personnes qui cherchent à demeurer invisibles, qu’il nomme les “êtres de l’intériorité”, pour qui seule compte l’oeuvre qu’ils réalisent, dans un grand respect du temps, à l’abri du vacarme médiatique. Florence Giust-Desprairies souligne que “le vu, le visible, le dicible donnent jour, derrière l’individu performant, à un sujet vulnérable et plus fragile”. Paul Zawadzki va jusqu’à parler d’un processus d’asservissement, l’injonction de visibilité agissant dans la logique de la “servitude volontaire” chère à La Boétie, mais donne une lueur d’espoir dans ce qu’il appelle le “tragique de la modernité” : n’y aurait t-il pas un nouveau type d’hommes, capables “d’être en relation intense avec leur for intérieur , et dans le même temps d’aller au plus loin vers l’extérieur, vers un horizon absolu, qui oriente l’existence et lui donne son sens contre le néant et l’absurde ?”. En conclusion, les auteurs pensent que ” les devenirs de l’intériorité et la possibilité de conserver un espace intérieur vont constituer un enjeu civilisationnel majeur”. Parce que la visibilité suscite une profonde ambivalence (valeur désirée/antivaleur dénigrée), dont l’effet est accentué par la médiatisation, elle fragilise l’individu et le dépossède de son intériorité. Nous ne disposons alors pas d’autre moyen, pour (re)trouver notre équilibre, que de cultiver, plus que jamais, notre for intérieur.
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Difficile d’appréhender dans son ensemble ce texte : certains sujets ne sont qu’effleurés, d’autres enfoncent des portes déjà ouvertes, voire des boulevards wide-open (;-) )…
On pourrait regretter que le mot “pudeur” n’apparaisse pas, on pourrait s’interroger sur la dimension religieuse (selon que l’on a été éduqué dans un monde où la religion qui domine est une religion du verbe ou de l’image), sur la dimension psychanalytique du rapport à l’image (parts du conscient et de l’inconscient)…
Ce qui m’intrigue est que ce texte soit écrit par Nicolas Bordas, homme de marketing, de communication et de média, qui passe l’essentiel de son temps à prôner des méthodes pour “rendre visible et attractif”…
Cette “schizophrénie” apparente (à ce degré de non cohérence, ce n’est plus de l’éclectisme !) de Nicolas Bordas rend suspect le propos de ce texte, bien évidemment ! Mais peut-être Nicolas Bordas n’a-t-il pas de multiples personnalités antagonistes (le Nicolas du samedi semble très différent du Nicolas du dimanche), peut-être y a-t-il une explication toute bête…
Chère Agnes,
Le Nicolas du dimanche est bien le même que celui du samedi.
Il n’y a pas pour moi de contradiction entre faire son métier de “rendre visible” , et rendre visible les réflexions sur l’impact de la société de visibilité dans nos vies.
Science avec conscience ?
Amicalement
Nicolas
merci de pour ce billet qui nous éclaire les premiers effets de notre exposition aux autres à travers le web en générale et je rajouterai les réseaux sociaux en particulier. Nous sommes au tout début de la découverte des variations suivant nos différences culturelles, éducatives et expériences professionnelles. Un chemin d’avenir passionnant qui ouvrent de nouveaux gisements de découvertes de comportements relationnels.