ET SI LA VALEUR D’ATTENTION AVAIT CHANGÉ DE NATURE ?

J’ai décidé de consacrer notre #JourDuPenseur dominical à l’excellent article signé Franck Frommer dans le nouveau numéro de mars de la revue Philosophie Magazine, article intitulé :  » L’économie de l’attention – Quand le capitalisme capte les consciences ». Franck Frommer s’était déjà illustré par une réflexion qui avait beaucoup fait parler d’elle en 2010 à la sortie de son ouvrage sur « La pensée powerpoint », un logiciel qui, selon lui, »réduit la pensée, assèche la réflexion et l’échange, simplifie à outrance les idées, maquille les informations et transforme la moindre réunion en spectacle ». Dans son analyse pour Philosophie Magazine, Franck Frommer s’interroge sur l’évolution de notre attention à l’heure d’internet et de la connexion permanente. Pour Franck Frommer, si l’enjeu, à l’heure du « multitasking généralisé », devient de plus en plus d’exploiter au mieux le temps de cerveau disponible, ce serait méconnaitre l’aspect subtil , changeant et actif de l’attention que d’imaginer qu’on puisse l’asservir ainsi.

 » S’il appartenait autrefois à de véritables artistes (musiciens, écrivains, bonimenteurs, prestidigitateurs, ou pickpockets) de fixer, diriger et détourner notre attention… cette troublante faculté s’est industrialisée, avec la croissance exponentielle des sollicitations électroniques ». Avant de devenir une économie et un enjeu de société, l’attention a d’abord été une notion très discutée en sciences et en philosophie. Longtemps assimilée à une réaction physiologique (la réponse physiologique à une impulsion extérieure), l’attention est devenue avec Bergson et l’américain William James, beaucoup plus que cela :  » la prise de possession par l’esprit sous une forme claire et vive, d’un objet ou d’une suite de pensées parmi plusieurs qui semblent possibles…impliquant le retrait de certains objets afin de traiter plus efficacement les autres ». Husserl y ajoute l’idée qu’un sujet ne peut être attentif qu’à quelque chose de déjà conscient pour lui. L’attention éveille la création et produit du sens. La véritable révolution arrivera avec le cognitivisme, à partir des années 1 950, qui postule que le cerveau fonctionne comme un système d’information. Thèse qui ouvrira la voix à de nombreuses études dont celles du Daniel Simons et Christopher Chabris qui ont élaboré le fameux test du gorille (vidéo ci-dessous).

Franck Frommer fait remarquer que si, en français, on prête son attention, en anglais, on préfère dire « to pay attention » :  » De là à penser qu’il y aurait dans la langue les prémices d’une utilisation de l’attention comme ressource dirigée, contrôlée et monayable, il n’y a qu’un pas », souligne t-il. Si l’enjeu de la captation de l’attention des travailleurs et des consommateurs a toujours existé, le passage d’une société où la richesse était liée à la production et à la propriété des biens à une société d’information où l’on produit et vend des marchandises souvent immatérielles, a créé les conditions d’une véritable économie de l’attention : « l’attention est d’autant plus précieuse que la quantité d’occasions de la mobiliser s’accroit avec la multiplication des ressources électroniques ». Face à une multiplicité d’informations, l’individu ne peut plus allouer efficacement son attention. Si autrefois, c’était l’information qui était rare, aujourd’hui, c’est l’attention dont nous disposons pour la traiter qui l’est :  » ce renversement de la rareté de l’information vers la capacité de la comprendre est, pour Franck Frommer, la nouveauté de notre époque. Aussi l’attention devient-elle un enjeu de marché ». Michael Goldhaber est l’un des premiers dans les années 2000 à théoriser ce passage de l’économie industrielle à l’économie de l’attention. Google, Amazon ou Netflix sont passés maitre dans la capacité à monétiser l’intérêt que nous avons sur un sujet pour attirer notre attention sur un autre. Quant aux réseaux sociaux, ils offrent un modèle où les relations sont fortement organisées autour de marques d’attention, de reconnaissance et de gratification symbolique, dans une sorte d’économie de la réciprocité. Twitter ou YouTube, enfin, sont des modèles où l’attention fonctionne comme des « bulles d’attention collectives », et où l’enjeu de la vitesse de sédimentation de l’attention conditionne une nouvelle écologie du web : « c’est le monde du buzz où il ne s’agit pas d’avoir une information inédite, mais d’appartenir à la communauté des élus » pour qui seul prime le « suivi ».

Face à cette inflation de sollicitations, certains, comme Nicolas Carr, auteur de « Internet rend-il bête », appellent à résister au « décervelage technologique ». Inversement, la fragmentation de l’attention offre des modèles inédits : la capacité à pouvoir diriger son attention sur plusieurs activités en même temps représenterait un atout cognitif, au point que la sociologue Catherine Dachary propose de reconnaitre comme une compétence en entreprise la « capacité à gérer la dispersion et à traiter les tensions que cette dernière fait peser sur les salariés ». N’oublions pas que « la vie multiple de la conscience » a toujours existé : « l’attention est par essence modulation , passage d’un état, d’un objet à un autre », comme lorsque le rideau du théâtre se lève ou lorsque nous décidons de « rentrer » dans un tableau. Entre aliénation post moderne et nouvel âge cognitif, on peut penser, comme Franck Frommer, (et on ne peut qu’espérer) que notre cerveau sera assez plastique pour s’adapter à son nouvel environnement !

Credit photos : Catherine Balet : Série « Strangers in the light »/Ed Steidl, extraites du numéro de mars de Philosophie Magazine.

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