ET SI LES OBJECTIFS NE SE REDUISAIENT PAS À DES CHIFFRES ?

J’ai décidé de consacrer ce #JourDuPenseur à un livre très éclairant de Pierre-Yves Gomez, intitulé « Le Travail invisible – Enquête sur une disparition ». Pierre-Yves Gomez est professeur de stratégie à EMLYON Business School. Il fut Président de la Société Française de Management, et dirige aujourd’hui l’Institut Français de Gouvernement des Entreprises. Spécialiste du lien entre l’entreprise et la société, il est l’auteur de nombreux livres et articles académiques. Pour Pierre-Yves Gomez, ceux qui dirigent l’économie aujourd’hui ne voient plus la réalité du travail et cherchent à en faire abstraction : ils utilisent des instruments de gestion si abstraits qu’ils rendent invisibles les personnes qui créent la valeur économique. Dans « Le Travail Invisible », Pierre-Yves Gomez démontre de manière très convaincante que la reconnaissance du travail vivant est le seul vrai projet politique de nature à relever notre économie, mais aussi notre société.

Comme l’explique la vidéo ci-dessous, la financiarisation de l’économie s’explique d’abord par le fait que « tout le monde veut être rentier ». Cette rente, aujourd’hui, correspond notamment à la retraite, et il y a donc une épargne gigantesque de tous les salariés du monde. Or cette épargne veut être placée sur des entreprises sures, afin de ne pas être perdue. Du coup la « rente des masses » va s’allouer auprès des grandes entreprises, participant à un formidable mouvement de concentration. Ce mouvement de concentration, ou les grands groupes triomphent, chiffres à l’appui, est conduit par une logique financière ayant pour impératifs abstraction et vitesse. De ces impératifs nait une transformation radicale des grands groupes, qui drainent donc, directement ou indirectement, l’ensemble du travail et du capital mondial : ils se financiarisent. En d’autres termes, ils veulent rationaliser leurs résultats ce qui les amène d’une part à « abstraire la réalité matérielle (le travail est assimilé à quelques éléments déterminants) », d’autre part à « maitriser le temps (le nombre d’actes de travail est encadré par le temps qui lui est consacre) » et enfin à « faire de la compétition spéculative (c’est par effet de miroir et de comparaison que le travail est finalement évalué) ». En conséquence, la stratégie de l’entreprise procède d’un double mouvement quasi paradoxal. Le premier est ascendant. Depuis la financiarisation, la stratégie de l’entreprise devient extérieure : on se fixe des ratios que l’on doit atteindre pour l’extérieur, pour être à la hauteur des attentes du marché. La finance ne marque plus le résultat d’une stratégie, mais devient l’objectif que sert la stratégie du manager. Le second est descendant : influencé par ces résultats rationalises, le manager va à son tour rationaliser l’entreprise. Cette transformation du travail réel en objectifs chiffrés à atteindre rend le travail invisible. L’illustration parfaite de ce concept se traduit dans l’annonce du PDG d’Alcatel en 2001: « Le plan De restructuration visant à faire d’Alcatel une entreprise sans usines touchera 41 usines et 8000 salariés.’ Une entreprise sans usines, c’est la traduction moderne d’une Athènes sans esclaves : un espace économique pur où l’on peut enfin calculer et décider sans s’encombrer de cette protestation pitoyable envers l’abstraction rationnelle qu’est le travail réel des gens. » Pour Pierre-Yves Gomez : »Le cauchemar de Marx s’est donc réalisé et on peut, dans ses termes parler d’une gigantesque auto-exploitation du prolétariat. L’industrie financière, et son oligarchie, n’en est pas, loin s’en faut, l’unique bénéficiaire. Elle gère consciencieusement ce système […] Le travailleur est emporté dans ses rouages; l’actionnaire épargnant se félicite de sa rente. » Nombreuses sont les raisons qui expliquent que ce système perdure : bien-être collectif (réduction de la pauvreté mondiale), ignorance de la globalité du système, hyperconsommation, etc.

Pierre-Yves Gomez propose de repenser l’économie en repartant d’une réflexion sur la valeur travail, dans sa triple dimension : subjective, objective et collective (voir la vidéo ci-dessous). D’un point de vue collectif, d’abord. Gomez, s’appuyant sur la thèse de Simone Weil, soutient que : « dans une société véritablement libre, ceux qui travaillent doivent savoir comment ils construisent, ensemble, la société commune […] leur travail n’est jamais neutre ou absorbé par de vastes mécaniques abstraites qui sont rationnelles à leur place. Leur laisser croire cela, c’est les priver d’une responsabilité qui détermine leur véritable liberté. « D’un point de vue plus particulier et subjectif ensuite: l’expérience du travail doit être, pour Gomez, résolument valorisée. Valorisée, elle devient vecteur de réalisation subjective. D’autre part, dans sa dimension objective, c’est-à-dire dans son activité de création d’objet ou de service, le travail n’a pas vocation a devenir uniquement objectif et impersonnel : si ce que l’on veut atteindre, le résultat, est impersonnel, la manière dont on l’atteint, le savoir-faire, est lui tout à fait singulier. Enfin, le travail est vecteur de socialisation, et de solidarité intersubjective. Alors que faire pour remettre en lumière le travail, un travail personnel, individuel, subjectif ? Il s’agit de partir d’un constat simple, proche du pléonasme : « le travail est humain. » Et comme tout acte humain, il faut d’abord lui laisser la possibilité d’être paradoxalement désintéressé : dans un centre d’appel pour résoudre des problèmes techniques, les employés étaient si las de la procédure hyper standardisée qu’ils mettaient, pendant leur temps libre, la solution à ces problèmes gratuitement en ligne, à la plus grande stupeur de leur manager. La gratuité permet d’échapper à la norme, d’être plus créatif. A l’inverse, l’enfermement dans des schémas purement financiers mène à décompter scrupuleusement ses heures de travail, ne pas sortir de ses objectifs… Il faut également lui laisser la possibilité d’être reconnu par les autres, et le manager doit alors jouer un rôle significatif : au lieu d’être fier de ses résultats, il doit être fier de ses collaborateurs, même des plus lointains. Pierre-Yves Gomez va même jusqu’à conseiller de « définanciariser » l’entreprise. Comment? En faisant appel à l’empathie en proposant aux managers de s’immerger régulièrement dans la vie de leurs collaborateurs : en « accompagnant des commerciaux pendant une tournée, s’occupant d’une tache sur une machine », etc. A l’inverse, les employés devraient également se sentir plus concernés par le travail de leur direction. C’est en remettant la dimension humaine du travail au coeur de l’économie que l’on pourra créer un système vertueux. En ne se contentant pas d’objectifs chiffrés, mais en y ajoutant des objectifs humains, sociaux et sociétaux. On perdra peut-être en lisibilité extérieure, mais on gagnera sans aucun doute en humanité.

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