ET SI ON LUTTAIT CONTRE LE PESSIMISME MEDIATIQUE ?

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J’ai décidé de consacrer la rubrique dominicale #JourDuPenseur de ce blog à un petit livre très inspirant intitulé  » Comment les médias nous parlent (mal) – Contre le pessimisme médiatique et ses effets politiques », écrit par la sémiologue Mariette Darrigrand, qui dirige les cabinet « Des Faits et Signes ». Blogueuse, chargée de cours à Paris 13, elle est également chroniqueuse à France Culture et intervient régulièrement dans les médias dont elle analyse finement le discours. Dans « Comment les médias nous parlent (mal) », Mariette Darrigrand met en évidence ce qu’elle appelle le « doxa blues », c’est à dire la manière dont la doxa (le discours vide) prend le pas sur le logos (le discours plein), dans un cercle vicieux pessimiste et improductif. J’ai eu personnellement l’occasion ce mois-ci de prendre les médias français en flagrant délit de « dérive pessimiste ». Le 6 mars 2014, le cabinet Ernst & Young a publié une étude faite auprès de plus de 30 000 personnes dans le monde entier (43 pays) sur les relations entre les clients et les banques, montrant que 44% des gens en moyenne font « totalement confiance à leur banque principale » (en anglais « complete trust »), 49% font une « confiance modérée » (« moderate trust ») et 7% (seulement) font une confiance faible ou nulle (« minimal trust or no trust). Le rapport insistant, qui plus est, sur le fait que la confiance progresse entre 2013 et 2012, même si elle est en moyenne moindre dans les pays européens. Alors que tous les médias du monde ont relayé cette étude sur le thème du verre à moitié plein, la presse française s’est caractérisée par une vision du verre à moitié vide, pour ne pas dire franchement vide ! En commençant par l’AFP titrant « Plus d’un client sur deux n’a pas confiance dans sa banque principale » sans préciser dans le titre qu’il s’agissait de la « confiance totale », ce qui est dit dans le corps du communiqué. Avec pour effet de conduire les autres médias français quelque peu panurgiques à une lecture anormalement pessimiste d’une étude que tous autres médias du monde ont lu de manière optimiste ! A l’exemple de L’Express.fr qui titre sans état d’âmes : « moins d’un client sur deux fait confiance à sa banque ! » Comment s’étonner ensuite que les français soient pessimistes ? Cet art de cultiver le pessimisme et cet amour du déclinisme sont des symptômes bien français qui m’avaient déjà conduit en février 2006 à publier en article dans Le Monde titré « L’optimisme – Un devoir civique » (voir à la fin de ce post). Et c’est aussi le thème principal du livre de Mariette Darrigrand, qui après avoir analysé quelques grands mots (et grands maux !) du média blues, propose aux médias de se soigner en ajoutant à leur fonction épique, éthique et esthétique, une fonction métalinguistique conduisant à une remise en cause de l’emploi des clichés et lieux communs qui bloquent la pensée et nous enferment collectivement dans une logique paralysante.


Mariette Darrigrand : "le mot-star de 2013 est… par franceinter

Qui n’a jamais fait l’expérience qui consiste à se lever du bond pied le matin de manière optimiste, avant d’allumer la radio ou de lire la presse et de voir son énergie positive disparaitre dans le media blues ambiant ? C’est le point de départ du livre de Mariette Darrigrand qui nomme ce média blues « doxa blues », reprenant le terme de Parménide, cinq siècles avant Jésus-Christ, qui voulait désigner la nature d’une parole vide, médiocre, répétitive et dirions nous aujourd’hui « cliché », à l’opposé du Logos, la parole pleine, noble et intelligente. Selon Mariette Darrigrand, « la doxa, l’opinion majoritaire, le truisme répété en boucle, doit être considérée avant même d’être une manipulation, comme une litanie », qui nous rend à la fois « déprimés et rassurés, bercés et menacés » : « la même info nous est servie en boucle par des médias paresseux ou impécunieux, sans argent ou sans idées, et le pire, est que nous sommes consentants. Nous reprenons le chant pessimiste et le blues qu’elle nous refile ». Mariette Darrigrand montre ainsi dans son livre comment les médias se complaisent et nous complaisent dans certains concepts défaitistes : le refrain de la fragilité (qui crée les conditions d’un fatalisme global ravageur), la métaphore de la Tempête (qui construit un décor d’horizon bouché), l’amour de la météo et du temps immédiat (qui crée un climat décliniste), la médiatisation de la colère (qui est une impasse de la pensée), l’attente du Re-tour (qui empêche de progresser vers le futur), et l’idée de crise pris dans son acception catastrophique (qui nous empêche de voir l’opportunité de changement positif qu’elle contient). Au final, « deux discours encerclent les médiavores que nous sommes : le premier est grandiloquent et d’un catastrophisme non éclairé : notre monde n’a pas d’avenir. Le second est dérisoire mais lourd de conséquences : ne pensez pas le futur puisque seul demain est intéressant, pluie ou soleil que porterez-vous ? Cassandrisme intelligent et présentisme décérébré aboutissent à la même conclusion : notre monde est privé de toute perspective ». Mariette Darrigaud souligne que contrairement aux médias anglo-saxons, « il n’a jamais été question, dans le vocabulaire médiatique français, de convalescence », alors que ce concept (en anglais « recovery ») est devenu très important dans le vocabulaire médiatique américain et anglais (il suffit de taper sur Google « Economic Recovery » pour s’en rendre compte) : « N’étant pas ancrés dans la pensée positive de nos amis d’Outre-Atlantique, nous sommes privés de l’idée que nous pouvons recouvrer nos forces, que nous pouvons profiter du sens etymologique de convalescence (cum valere, autour d’un « cum » qui signifie « avec » et « valere » qui signifie valeur). C’est pourquoi Mariette Darrigaud propose de rechercher les contrepoints positifs de ces lieux communs, qu’elle appelle des « antidoxes », « antidotes aux divers poisons qui enveniment notre univers sémantique, stimulateurs de visions nouvelles », à l’exemple du concept d’ »anti-fragility » développé par Nassim Nicholas Taleb (dont je vous avais parlé ici). Reprenant la distinction grecque entre Epos (fonction épique : le reportage, l’information sur les faits), Logos (fonction éthique : le jugement, le commentaire, l’édito), et Mythos (fonction esthétique : la narration, l’illustration, l’imagination), Mariette Darrigrand propose de redonner du sens à la notion de Topos, la fonction métalinguistique, que l’on retrouve déjà dans certains médias, mais de manière limitée aujourd’hui dans les rubriques décryptages ou idées . Une fonction qui consisterait pour les médias eux-mêmes à réfléchir et à nous faire réfléchir sur les mots et les discours qu’ils utilisent, et sur le sens de leur représentation. Au nom d’une conviction simple et de bon sens : on ne sortira pas la France du blues, sans la sortir de son « blues des média ».

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  1. DARRIGRAND MARIETTE

    merci pour cette lecture, que vous complétez parfaitement avec l’exemple bancaire. Cordialement Mariette Darrigrand

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