ET SI ON S’INSPIRAIT DE L’INNOVATION URBAINE ?

J’ai décidé de consacrer ce #JourDuPenseur à un petit livre intitulé « Crises : la solution des villes », publié par l’économiste et urbaniste Jean Haëntjens, qui observe avec intelligence depuis dix ans les stratégies des villes européennes. Jean Haëntjens avait déjà publié sur ce thème Le pouvoir des villes (2008), Urbatopies (2010), et La ville frugale (2011). Dans Crises : la solution des villes, publié dans la collection Stimulo, l’auteur nous montre que le secret du succès du développement de certaines villes, qui ont su s’intéresser aux satisfactions et aux ressources avant de s’intéresser aux richesses, est une méthode que l’on pourrait appliquer avec le même succès, au niveau des Etats, qui s’épuisent à courir après une croissance qui les boude. Une méthode qui repose sur une politique de l’offre, une grande transversalité, une cohérence opérationnelle, un désir collectif et une ambition partagée, qui pourrait, selon moi, également inspirer la stratégie de nos entreprises.

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Les crises que connaissent nos Etats aujourd’hui ont frappé les principales métropoles occidentales au cours des années 70/80 : délocalisations industrielles, problèmes environnementaux et sociaux, fuite des habitants, paupérisation des quartiers centraux et assèchement des finances locales. Trente ans plus tard, des villes comme Barcelone, Bilbao, Bordeaux, Copenhague, Hambourg, Helsinki ou Nantes sont devenues des métroples attractives, recherchées pour leur qualité de vie , leur dynamisme économique et leur exemplarité en matière d’environnement. Pour Jean Haëntjens, « leur force est d’avoir choisi de « contourner l’économique » en agissant directement sur différentes satisfactions en commençant par les plus urgentes, c’est à dire le logement, les transports et le confort urbain ». Barcelone a ouvert la voie en jouant sur l’espace public et les Jeux Olympiques, Copenhague a misé sur l’environnement, et Bilbao a magistralement utilisé le registre de la culture autour du Musée Guggenheim. Leur force est d’avoir délaissé la notion de transport au profit de la notion de mobilité, d’avoir remplacé la notion de logement par la logique d’habitat, d’avoir déployé une politique culturelle délocalisée : « la culture est devenue co-création ». Ces villes ont également su s’impliquer dans des satisfactions plus immatérielles telles que « le sentiment d’appartenance » ou le « climat de confiance » qui apparaissent comme des composantes essentielles de leur attractivité :  » Sans s’en rendre compte, ces villes ont complètement inversé le postulat fondateur de l’économie politique selon lequel la création de richesses précède et conditionne l’offre de satisfactions ». Pour réussir, ces villes ne se sont pas contentées d’interdire ou de réglementer, elles ont joué sur l’offre de satisfactions nouvelles en proposant de nouveaux modes de transport, ou de nouveaux espaces urbains.

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Pour agir efficacement sur des systèmes urbains complexes dotés d’une très forte inertie, les villes ont su développer une méthode fondée sur quatre principes : transversalité fonctionnelle, cohérence opérationnelle, désir collectif et ambition partagée. 1.Transversalité fonctionnelle : alors que les villes étaient organisées en directions étanches, comme les Etats, elles ont su réintroduire de la mixité fonctionnelle et de la transversalité pour jouer sur certaines fonctions qui en débloquent d’autres, par exemple en se positionnant sur l’écologie (Copenhague), ou en s’appuyant sur les transports (tramway ou vélo en libre-service), afin de générer des comportements différents des citoyens et de créer un nouveau « désir de ville ». 2.Cohérence opérationnelle : les villes ont compris qu’il fallait agir sur de multiples facteurs en même temps : par exemple, pour développer l’usage du vélo et des transports collectifs, elles ont joué simultanément sur les réglementations (vitesse limitée), les tarifications (péage, stationnement), les infrastructures (tramway, pistes cyclables), les innovations techniques (velos en libre-service), la communication et le design. Et c’est la cohérence de cette offre, qu’il s’agisse de transport, d’habitat ou d’environnement qui a permis la modification des comportements. 3.Construction d’un désir collectif : en communiquant pour dépasser les inconvénients à court terme du changement, les villes ont travaillé méthodiquement autour des concepts de contexte (géographique et historique), de sentiment d’appartenance (urbanisme, design, événements), de récit (créant le lien entre le passé et le futur) et la mise en place d’imaginaire (les lumières à Lyon, les animations de rue à Nantes …). 4. Ambition partagée et gouvernance : les villes ont élaboré des pratiques de gouvernance de plus en plus élaborées pour gérer leur grands projets, impliquant les citoyens, et contribuant à réinventer la démocratie. Pour faire bouger un système complexe, il faut agir simultanément sur de nombreux leviers, en recherchant méthodiquement des cohérences entre les actions et en mobilisant les principaux acteurs impliqués dans les décisions ». In fine,  » une ville satisfaisante « enrichit » ses habitants parce qu’elle rend, à niveau de revenu égal, leur vie quotidienne plus facile, plus saine, plus riche et plus joyeuse ». Les satisfactions apportées par l’amélioration perçue de la qualité de vie urbaine, constituent bien plus qu’un complément de revenu économique : « elles constituent une part importante, voire essentielle, de l’offre de satisfaction que les citoyens attendent de la société, et donc du pouvoir politique ». C’est probablement la raison pour laquelle les maires de ces cités sont régulièrement réélus, à l’heure où les responsables nationaux sont systématiquement désavoués !

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Pour Jean Haëntjens « Le contraste entre ces villes qui investissent, innovent, attirent et se développent, et les Etats tétanisés par le verdict d’une agence de notation est chaque jour plus saisissant », comme si nos sociétés fonctionnaient avec deux démocraties. La première, nationale, a du mal à dépasser le débat « efficacité économique vs justice sociale », alors que la seconde, locale, est affranchie des préjugés et invente des stratégies qui se déploient dans tous les champs de la vie en société, autour de projets clairement communiqués. Ceci s’explique certes par l’urgence économique, mais aussi par le déficit de vision, de méthode et de légitimité au plan national. L’idée de « contournement économique » est en train de faire son chemin à l’échelle des Etats sous l’impulsion d’économistes comme le prix Nobel Joseph Stiglitz. Le levier de l’urbanisme apparait de ce point de vue, particulièrement stratégique, mais il ne faut pas négliger les autres leviers tels le levier de l’énergie, le levier des stratégies alimentaires et le levier culturel. Mais pour cela, il faut que les Etats reprennent la responsabilité de l’aménagement du territoire qu’ils ont abandonné à la loi du marché, en agissant sur les infrastructures, la localisation des services publics, l’usage des terrains propriétaire… et en investissant sur la transition énergétique pour mettre en place le modèle de « smart grids », qui permet de produire l’énergie au plus près de son usage. Les pouvoirs nationaux peinent également à se positionner sur le terrain du désir collectif. Il faut sortir de la froideur de la communication politique nationale d’un « état parent, père fouettard de la république », pour recréer un récit national attractif fondé sur des projets et des initiatives qui le crédibilise, dont il est nécessaire de faire la pédagogie. Entre la voie de la décroissance, et celle de la croissance verte, Jean Haëntjens propose d’adopter la voie de l’ »économie des satisfactions » qui consiste à « s’intéresser aux satisfactions réellement éprouvées plutôt qu’aux biens et services supposés les produire », en préférant des indicateurs tels que l’indice de développement humain (IDH), plutôt que le produit intérieur brut (PIB). Les villes ont montré que l’on pouvait développer des satisfactions « extra-économiques » : le vélo qui peut circuler sans danger vaut plus que celui qui doit rester au garage, la voiture qui roule vaut plus que celle qui est bloquée, l’appartement qui donne sur une promenade piétonne, vaut plus que celui qui surplombe une avenue bruyante …Jean Haëntjens propose de faire de la frugalité un principe politique, et de l’abondance frugale, « un nouveau repère pour fonder l’action publique ». Une frugalité, qui, au contraire de l’austérité, fonctionne sur la recherche du plaisir éprouvé par un « jouisseur responsable ». Pour lui, « L’Etat frugal ne sera pas seulement un Etat qui aura réussi à réduire son train de vie, mais un Etat qui aura compris l’absolue nécessité d’affranchir les satisfactions de la limite des ressources, ainsi que l’absolue nécessité de jouer avec les relais locaux pour atteindre cet objectif ». Et si c’était dans le foisonnement créatif des cités que se trouvait la solution aux crises qui nous frappent ?

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