ET S’IL ETAIT TEMPS DE REPENSER L’URBANISME ?
En complément de mes posts récents consacrés à l’urbanisme: » Et si on s’inspirait de l’innovation urbaine ? « , et » Et si les villes devenaient plus créatives ?« , j’ai décidé de consacrer ce #JourDuPenseur au livre « Repenser l’urbanisme », un ouvrage collectif publié sous la direction de Thierry Paquot. Thierry Paquot, né en 1952 à Saint-Denis, est philosophe, professeur à l’Institut d’urbanisme de Paris (Université Paris-Est Créteil Val-de-Marne). Il est membre de l’Académie nationale des arts de la rue (ANAR), de la Commission de terminologie et de néologie du ministère de l’Équipement auprès de l’Académie française, de la Commission audiovisuelle de la DAPA (ministère de la Culture), et de la Commission du Vieux Paris. Il occupe également plusieurs postes dans les médias consacrés à l’urbanisme. Il a été notamment l’éditeur de la revue Urbanisme de 1994 à 2012, il est membre des comités de rédaction des revues Esprit, Hermès, Prospero et de la Revue du MAUSS et collabore régulièrement au Monde diplomatique. Il est également le producteur de Côté ville dans l’émission Métropolitains sur France Culture. Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages consacrés à l’urbanisme et à l’architecture. Son dernier livre « Repenser l’urbanisme », paru en septembre 2013, est un ouvrage collectif composé de six contributions d’architectes urbanistes.
Re-Architecture Interview de Thierry Paquot par Pavillon-Arsenal
« Une ville est la plus grande des œuvres d’art ; sur ses murs sont inscrites ses traditions et l’histoire de son passé. Le design de la ville, le regroupement de ses constructions et son apparence sont des éléments d’une importance vitale pour le bien-être ; et le fait que le développement de tout cela ait pu, dans le passé, être abandonné à un hasard aveugle témoigne d’un défaut de jugement – difficile à comprendre – de la part des responsables de la construction de la ville. » écrit vers 1910 Stanley D. Ashead, pionnier de l’enseignement de l’urbanisme. Et quoique datant d’un siècle, cette affirmation semble, pour les auteurs, n’avoir rien perdu de son actualité. Il est pour eux vital de repenser l’urbanisme. En effet, si l’urbanisme est, à sa naissance, au XIX°, un instrument du patriotisme (les métropoles des grandes puissances doivent éclairer le monde et les colonies de leur éclat civilisateur), il doit désormais faire face à de des habitants de plus en plus mobiles (« bâtir une cité sans citoyens »), à une contrainte écologique incontournable, à la spéculation foncière, à la « double présence » créée par les nouvelles technologies. Si des initiatives locales disparates ont été mises en place pour répondre à ces transformations (Slow Cities, Transition Towns, etc.), il s’agit surtout, pour Thierry Paquot, de repenser l’approche urbanistique en le basant sur une plus grande souplesse : « chronotopie » (capacité de chacun à gérer son temps, adapter les horaires, d’ouverture par exemple, aux fonctions d’un lieu), une mobilité plus élective, mais aussi un plus grand choix de mixité sociale et de diversité.
Depuis 25 ans, la distance de transport entre le foyer et le lieu de travail a cru de 60% sans que les dépenses liées au transport n’augmentent. Ce chiffre montre particulièrement bien le manque de sens de la course à la vitesse : en effet, l’on a beau accélérer les performances techniques des véhicules, les distances parcourues s’accroissant en conséquence, le temps consacré au transport reste in fine résolument stable. L’impératif de vitesse toujours croissante semble donc n’être pas si majeur que cela. De plus, nous sommes désormais dans l’âge des « vies mobiles » : dans une « ville mobile et télécommunicante ». Pour G. Amar, la vie actuelle ne correspondrait qu’à « une pause entre deux mouvements ». D’où l’intérêt d’entrer dans un 4ème âge de la mobilité : celui d’une mobilité « fluide et raisonnée » : le déplacement étant nécessaire, il ne s’agit pas de l’interrompre, mais de le définir en terme de priorité. De même que certaines places sont aujourd’hui réservées aux livreurs ou aux médecins. Certains types de trajet, ceux destinés au travail notamment, pourraient devenir « prioritaires » (en voiture, ce qui permettrait de décongestionner les axes ainsi que de diminuer le coût de l’automobile : aujourd’hui, en France, les habitants les moins bien rémunérés consacrent en moyenne 1/3 de leur salaire à leur automobile). Les autres trajets, ceux destines aux loisirs, par exemple, pourraient utiliser des modes de transports plus lents ou plus contraignants (vélo, transport en commun, covoiturage, etc.). Il faut donc repenser notre rapport au transport : savoir renoncer à la vitesse quand elle n’est pas indispensable, mais surtout savoir diversifier nos modes de transport, seul moyen raisonnable de rendre notre mobilité durable.
Un autre élément clé de la refonte de l’urbanisme est notre rapport à la sécurité et à l’insécurité dans la ville, autrement dit au dilemme entre vie en communauté fermée et la vie en collectif indifférencié. Il semble en effet paradoxal que des mouvement très collectifs, comme celui des Indignés, aient fleuri dans des espaces publics, transformés en vaste lieu de vie sans barrière, pendant que fleurissent les « gated communities ». Il faut ajouter à cela un autre paradoxe : les sentiments d’insécurité sont presque opposés à l’insécurité réelle : à Paris, par exemple, l’insécurité réelle est forte dans l’ouest parisiens (nombreux cambriolages) mais le ressenti est faible. Et vice versa dans la périphérie éloignée. Face à ces paradoxes, l’auteur appelle d’abord à repenser la communauté : quoique fermée, son approche très solidaire permet de souder ses membres. Mais au-delà, l’auteur rappelle surtout les vertus du désordre : un urbanisme trop rigide, type Le Corbusier, a pour effet de nier les individualités. Un urbanisme souple, mélangeant lieux et fonctions à l’image d’un fort du moyen-âge désoriente, stimule l’individu et surtout lui laisse le choix de s’isoler ou de s’insérer dans une communauté plus proche et plus ouverte. Face aux transformations du monde et à la fragilisation du lien social, il faut donc plus que jamais réinventer l’urbanisme, en le rendant souple, adaptable, et aussi exhaustif que possible, car en réinventant la ville aussi largement que possible, on réinvente également le citoyen.






