ET S’IL NOUS FALLAIT APPRENDRE A REHABITER NOTRE PRESENT ?
Retour de notre rubrique dominicale #JourDuPenseur après la trêve pascale, avec l’excellent livre de Douglas Rushkoff » PRESENT SHOCK – When everything happens now », publié en 2013, et à ma connaissance pas encore traduit en français. Douglas Rushkoff est un auteur expert du monde digital et des médias. Il a écrit une douzaine de livres parmi lesquels The Gen X reader, et Open Source Democracy. On le crédite d’avoir employé en premier le terme de « viral media » en 1994, et d’avoir prédit dès 1997 l’éclatement de la bulle internet des années 2000. C’est aussi un très brillant orateur, et je vous recommande de prendre les 45 minutes nécessaires pour voir in extenso sa remarquable intervention à SX-SW à Austin en 2013, dont la vidéo (ci-dessous) a été publiée en 2014. Le titre du livre « Present Shock » est une référence directe au fameux livre publié en 1070 par Alvin Toffler « Future Shock », pour stigmatiser notre « présentisme », qui nous conduit non seulement à ne plus croire au long terme, mais surtout à vivre un nouveau rapport au temps qu’il décrit au travers de cinq phénomènes qu’il nomme « Collapse of narrative », « Digiphrenia », « Owerwinding », « Fractalonia » et « Apocalypto ». Ce faisant, il nous invite à prendre conscience des limites du présentisme effréné dans lequel nous emmène les nouvelles technologies qui nous transforment nous mêmes en données, et propose de retrouver la dimension humaine fondée sur la relation interpersonnelle : « Whatever is vibrating on the iPhone just isn’t valuable as the eye contact you are making right now » !
Tout se passe comme si l’intégralité de notre futur devait désormais se trouver dans notre présent. A l’heure digitale, nous vivons dans un état de perpétuelle urgence qui remet fondamentalement en cause notre appréhension du temps. Nous sommes passés de l’âge industriel ou le temps se présentait sous la forme d’un cadran se divisant en période, à une ère digitale où le temps se présente comme une pulsation. Dans l’urgence qui est devenue la nôtre, le « Chronos » (le temps mesuré) a pris le pas sur le « Kairos » (le moment passé). Le premier syndrôme décrit par Douglas Rushkoff est celui du « collapse of narrative » : le story telling s’est transformé et a perdu le sens du début et de la fin. Games of Thrones est un roman infini qui se développe dans toutes les directions, et désormais Netflix nous propose de regarder tous les épisodes d’un feuilleton comme House Of Cards en une seule fois. Cette désintégration de l’histoire au profit de l’immédiateté se traduit dans tous les secteurs de l’activité humaine, qu’elle soit syndicale (tout, tout de suite), ou dans la consommation (des fruits et légumes disponibles partout tout au long de l’année, indépendamment du rythme naturel des cultures). Le second phénomène décrit par Douglas Rushkoff s’appelle « Digiphrenia ». C’est l’idée que notre personnalité digitale est désormais totalement éclatée dans nos avatars divers et dans les applications multiples qui nous font vivre de multiples vies paralèlles : » Today, media and technology encourage us to be in moe than one place at the same time ». Le troisième phénomène étudié est nommé par Rushkoff » Overwinding », cette idée qui consiste à vouloir compresser de larges espaces temporels en moment intenses, à l’exemple du Black Friday (où la consommation se fait en un temps hyper réduit), ou même des effets du botox et de la chirurgie faciale, qui vise à concentrer notre propre histoire corporelle en un visage intemporel. Rushkoff nomme le quatrième symptome « Fractolania », cette tendance que nous avons à rechercher trop vite des relations de cause à effet, même lorsqu’elles n’existent pas, ce qui stimule toutes sortes de théories, jusqu’au théories du complot. La dernière tendance décrite par Rushkoff est celle qu’il nomme « Apocalypto », l’idée que faute de vision progressiste, du fait du plateau infini dans lequel nous vivons, nous ne voyons plus la fin de l’histoire que de manière apocalyptique (d’où le succès des films catastrophes). Tout en reconnaissant l’apport du digital dans nos vies, Rushkoff nous invite à réinterroger notre manière de vivre le présent, en redonnant , dans un monde de plus en plus décomposé en données immédiates, la priorité à la relation humaine, les émotions, le sens du long terme, et tout ce qui fait l’humanité de l’humanité .



