Comme tous les dimanches, c’est #JourDuPenseur, avec aujourd’hui le dernier livre d’Alain Badiou intitulé “La relation enigmatique entre philosophie et politique”. J’avais déjà consacré à Alain Badiou un #JourDuPenseur en février 2010 pour son livre “Eloge de l’amour” (”Et si l’amour n’allait pas sans risque ?“), et j’avais eu la surprise de voir arriver ce post en tête de l’audience de la rubrique #JourDuPenseur en 2010 . Alain Badiou a clairement ses inconditionnels ! Inconditionnels dont je ne fais pas partie, car je ne partage pas fondamentalement sa vision politique. Mais je n’en suis pas moins sensible à l’intelligence philosophique d’un homme qui se qualifie lui-même de “philosophe classique” au sens où il cherche à penser en permanence les grandes questions philosophiques à l’aune de son temps, et à explorer les champs remisés souvent à la marge par les autres penseurs contemporains. C’est le cas dans ce discours qui interroge la relation entre politique et philosophie, prononcé lors d’une conférence en octobre dernier lors des journées “Alain Badiou” à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm (où il reprenait des thèses exposées en anglais dans la conférence vidéo en anglais ci-dessus à voir en intégralité sur YouTube), ainsi que dans les deux textes qui l’accompagnent dans ce petit livre, titrés “la figure du soldat” et “la politique : une dialectique non expressive”.
Alain Badiou est un philosophe, romancier et dramaturge français né à Rabat en 1937. Fils d’un prof de math qui fut maire de Toulouse, et lui-même normalien avant d’y devenir prof, Alain Badiou est l’auteur d’ouvrages majeurs, en particulier “L’être et l’Evenement”, publié au Seuil en 1988 et “Logiques des mondes” publié en 2006, ainsi que “La philosophie et l’Evenement” (2010). Il est également connu politiquement pour son engagement maoïste et sa défense d’un communisme repensé. Son engagement est régulièrement à contre-courant de la pensée dominante, comme l’illustre le dialogue philosophique publié dans Libération lundi dernier, intitulé “Dialogue de bandits”, pour dénoncer la duplicité de l’Occident vis à vis de la Libye.
Dans “La relation énigmatique entre philosophie et politique”, Alain Badiou nous rappelle que la philosophie dépend de certains domaines non philosophiques qu’il nomme “conditions de la philosophie”, relevant de quatre types : la science (mathématiques pour Platon, Descartes ou Leibniz, physique pour Kant ou Popper, biologie pour Nietzsche, Bergson ou Deleuze), la politique, l’art et l’amour. Badiou partage avec Hegel l’idée que : “la philosophie est l’oiseau de la sagesse”, et constate que l’oiseau de la sagesse est la chouette, qui ne s’envole qu’une fois le jour terminé : ” La philosophie est la discipline qui vient APRES le jour de la connaissance, des expériences, de la vie réelle, au début de la nuit”. Pour Badiou, la philosophie est l’acte de réorganisation de toutes les expériences théoriques et pratiques par la proposition d’une division normative, qui renverse un ordre intellectuel établi pour promouvoir des nouvelles valeurs au delà des valeurs communes. La forme en est, in fine, une adresse à chacun, mais tout d’abord à la jeunesse, plus disposée à accepter les risques d’une révolte logique. Badiou met en évidence un paradoxe dans le rapport entre philosophie et démocratie : “La démocratie est une nécessité en amont de la philosophie, mais une difficulté en aval”: dans la mesure où l’objectif ultime de la philosophie est de clarifier la distinction entre vérité et opinion, il ne saurait y avoir aucune acceptation réelle par la philosophie du grand principe démocratique de la liberté des opinions”. La philosophie, comme le pensait Platon, n’est-elle pas plus importante que la démocratie, et la justice plus essentielle que la liberté ?
Dans la deuxième partie du livre, un discours intitulé “la figure du soldat”, Alain Badiou rejoint le questionnement (déjà évoqué la semaine dernière avec Peter Sloterdijk (”Et si chacun devait changer sa vie ?“)), du dépassement humain nécessaire pour éviter l’issue du “dernier homme” nietzschéen : ” notre tâche est d’inventer une nouvelle figure héroïque, qui ne soit ni le retour de l’ancienne figure du sacrifice religieux ou national, ni la figure nihiliste du dernier homme. Y a t-il une place, dans un monde désorienté, pour un nouveau style d’héroïsme ?”. Badiou nous rappelle que la figure héroïque “individuelle” du guerrier, a été remplacée en 1 789 par celle, “démocratique et collective” du soldat : une métaphore qui contient trois traits fondamentaux de l’être humain : un exemple pour chacun, la capacité d’accomplir l’impossible, la création d’une immortalité immanente (sans dépendre de la foi religieuse). Parce que “la période du guerrier aristocratique, comme celle du soldat démocratique, sont derrière nous”, il est impératif, pour Badiou, de créer de nouvelles formes symboliques pour notre action collective : “Nous devons trouver un nouveau soleil, en d’autres termes un nouveau paysage mental”.
Le troisième discours intitulé “La politique : une dialectique non expressive” (qui fut prononcé initialement en anglais à Londres), est particulièrement intéressant. Badiou part de l’analyse que “le processus politique n’est pas l’expression singulière de la réalité objective : c’est un processus, non pas d’expression, mais de séparation” (cf opposition entre la droite et la gauche par exemple). Pour Badiou, “la dialectique expressive d’aujourd’hui, c’est la relation entre la dimension conservatrice de la loi et la dimension créatrice du désir”. Il souligne que par essence, la loi détermine non seulement ce qui est permis et ce qui est défendu, mais en fait ce qui existe sous un nom défini. En conséquence, une loi est une décision d’existence, qui par définition, renvoie l’innommable (ou le non nommé) dans l’inexistence. Or, ” le désir est la quête de quelque chose qui se situe au delà de la normalité de la loi (cf la pomme d’Adam et Eve). S’appuyant sur la théorie mathématique des ensembles, Badiou nous rappelle que les ensembles “non constructibles” portent le nom d’ensemble “génériques”, ce qui n’est pas sans rappeler le concept “d’humanité générique” de Marx (nom donné à l’humanité dans son propre mouvement d’anticipation). C’est pourquoi Badiou propose d’opposer aux “désirs normaux” non pas la volonté générale, mais ce qu’il appelle “la volonté générique” : “contre l’idée des désirs normaux, nous devons soutenir l’idée militante d’un désir qui affirme en permanence l’existence de ce qui n’a pas (encore) de nom”. A la manière du poète Wallace Stevens (” La croyance ultime doit être la croyance en une fiction”), Badiou pense que l’enjeu le plus difficile de notre temps est le problème d’une nouvelle fiction (et non d’une nouvelle idéologie) : ” Le problème des jeunes des cités est le problème de l’absence de fiction, comme support d’une croyance”. La difficulté venant sans doute que nous avons désormais à trouver une grande fiction sans y attacher de nom propre (léninisme, stalinisme, trotskisme, castrisme, maoïsme…), et en partant d’une démarche décentralisée (locale) et non centralisatrice. Mais pour Badiou, “celà doit être possible”, à condition de déployer un nouveau courage politique : “le courage est le nom de quelque chose qui n’est réductible ni à la loi, ni au désir”, pour créer la place (multi) locale de la volonté générique, et nous donner la possibilité d’une nouvelle fiction dont l’humanité a besoin pour s’émanciper. Les révolutions en cours en Afrique du Nord n’en seraient-elles pas une preuve ?
Pour ce premier #JourDuPenseur du printemps, saison des bonnes résolutions, je vous propose de suivre la pensée (parfois complexe mais) lumineuse de Peter Sloterdijk, un autre philosophe proche du Collegium International (Cf mon post ” Et si vous vous engagiez avec moi aux côtés de Stéphane Hessel ?” – cliquer ici pour rejoindre le groupe Facebook “Friends of the Collegium”). Le tout dernier livre de Peter Sloterdijk (dont Christian Mayeur nous parle dans la vidéo ci-dessus), best-seller en Allemagne avec plus de 100 000 ventes, vient d’être traduit en français sous le titre ” Tu dois changer ta vie”, aux éditions Libella Maren Sell.
Peter Sloterdijk, né en 1947, est un philosophe et essayiste allemand. Professeur de philosophie et d’esthétique à Karlsruhe (il y est également recteur depuis 2001), il enseigne aussi aux Beaux-Arts de Vienne. Son premier essai philosophique Critique de la raison cynique, publié en 1983, bat le record de vente pour un livre de philosophie écrit en allemand et sera traduit en trente-deux langues . L’ouvrage est salué par Jürgen Habermas qui le considère comme l’« événement le plus important depuis 1945 ». À partir de 1998, Sloterdijk commence sa trilogie Sphères qui fait de lui un personnage reconnu dans le monde des lettres germaniques. Cette vaste fresque de plus de 2000 pages, présente l’aventure de l’humanité à partir d’une histoire de formes, allant de la sphère à l’écume. Pour Sloterdijk, l’humanité vit depuis ses commencements, biologiques et historiques, en constituant des sphères qui la protègent de l’insécurité de la vie. Parmi ces bulles, la plus protectrice et la plus résistante fut celle de la métaphysique et des grands systèmes religieux, depuis Platon et jusqu’à Leibniz. En rupture avec cette longue histoire, les Lumières et la modernité marquent l’éclatement de la sphère parfaite. Désormais, “l’image morphologique du monde polysphérique que nous habitons n’est plus la sphère, mais l’écume”, c’est à dire de petites bulles d’air, au nombre infini, mobiles, instables, dispersées… Dans les mondes d’écume, l’idée de centre a disparu : “la pensée dans l’écume, c’est la navigation sur des courants instables”. A travers la métaphore de l’écume, Peter Sloterdijk a redonné dignité au vivant, au léger, au volatile, au rapide…
Tu dois changer ta vie est un essai sur la nature humaine. Un livre extrêmement dense (650 pages) qui est objectivement beaucoup moins facile d’accès que son titre ne le laisse entendre, si l’on ne possède pas déjà des bases philosophiques solides et une bonne connaissance de Nietzsche, Heidegger ou Michel Foucault (entre autres). Le point de départ, qui donne son titre à l’ouvrage, est une phrase énigmatique d’un poème écrit par Rainer Maria Rilke, consacré à un torse antique d’Apollon au Louvre, qui se conclut par : ” Tu dois changer ta vie”. Sloterdijk fait de cette phrase le mot d’ordre de ce qu’il appelle “le nouvel impératif absolu”, dans la ligne de pensée de Hans Jonas qui avait reformulé l’impératif catégorique en impératif écologique : ” Agis de telle sorte que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une authentique vie humaine sur terre”. Pour Sloterdijk, la vie est ” la phase de réussite d’un système immunitaire qui dépend de chacun individuellement, et de sa solidarité avec l’ensemble des membres de l’humanité”, l’humanité étant pour lui un concept politique. Il est convaincu que certaines valeurs vitales ne peuvent se réaliser qu’en commun, et qu’il nous faut aller vers une macrostructure d’immunisations planétaires qu’il appelle “co-immunisme”, adossée à une solidarité entre les individus, et qui n’est autre qu’une forme supérieure de la civilisation. Parce que l’extrême technicité du monde moderne et la dématérialisation du politique et de l’économique ont jeté l’homme dans une profonde solitude, celui-ci est donc tenté de se replier sur les arguties religieuses, ou sur son petit quant à soi national, voire clanique ou familial. Sloterdijk veut nous convaincre de sortir de ce repli collectivement suicidaire par une aspiration vers le haut passant par la reconquête individuelle et collective de nos corps et de nos esprits, en refusant la soumission au réel. A la manière du sport qui nous montre la voie du dépassement physique, il nous faut pratiquer “l’ascèse” (entrainement) de la pensée, pour accéder à un dépassement intellectuel, et être en mesure de “réaliser l’impossible” par des exercices spirituels et artistiques, qui “arrachent l’homme à sa condition”, lui permettant de devenir des “acrobates”. Pour Sloterdjik, “Malraux s’est trompé : le 21ème siècle ne sera pas religieux : il sera acrobatique ou ne sera pas. La religion produit de la régression, alors que l’acrobatie vise les sommets”. C’est cette “verticalité”de la pensée, opposée à l’horizontalité de la circulation matérialiste dont la crise a montré les limites, qui est désormais le véritable défi, sachant que selon lui, il n’y a aucun Dieu en haut, aucune métaphysique susceptible de nous aider. Nous devons nous sauver nous mêmes. Au lieu d’attendre un miracle (divin), il faut que chacun, l’individu, le collectif, s’efforce de changer sa vie, intellectuelle et artistique. Dans cette conquête de l’improbable, qui repose sur une éthique acrobatique, seul un exercice permanent, un “athlétisme de la pensée”, peut nous permettre de nous élever et de (r)établir la dignité humaine : il ne tient qu’à nous de prendre dès aujourd’hui “les bonnes habitudes de la survie commune”.
Difficile de ne pas consacrer le #JourDuPenseur de ce dimanche à la catastrophe de Fukushima qui nous obsède tous. La tragédie japonaise présente les trois caractéristiques fondamentales du Cygne Noir, tels que Nassim Nicholas Taleb l’a défini dans son livre eponyme (voir mon post d’octobre 2010 : “Et si l’incertitude était la seule certitude ?“) : 1. Un événement rare, voire aberrant 2. Un impact très fort bouleversant toute prévision antérieure 3. Une tentative d’explication rationnelle, à posteriori (ce que Taleb appelle “un excès de platonicité : ce qui nous fait croire que nous comprenons plus de choses que ça n’est réellement le cas”).
Parmi les penseurs du Collegium dont je vous ai parlé dimanche dernier (”Et si vous vous engagiez aux côtés de Stephane Hessel ?“), il en est un dont la lecture s’impose aujourd’hui plus que jamais : Jean-Pierre Dupuy, auteur de “Pour un catastrophisme éclairé – Quand l’impossible est certain” (paru en 2002), et plus récemment de “Retour de Tchernobyl”, écrit après une mission d’études en 2006 sur le site de Tchernobyl, vingt ans après la catastrophe. Il est aussi l’auteur d’une tribune dans Le Monde d’aujourd’hui sous le titre “Une catastrophe monstre”, où il met en évidence la triple dimension “naturelle, industrielle et morale” de ce drame, nous rappelant au passage, qu’en matière de catastrophe industrielle, les hommes produisent souvent (le) mal “parce qu’ils veulent faire le bien”.
Jean-Pierre Dupuy, 70 ans, est un ingénieur, épistémologue et philosophe français. Polytechnicien et ingénieur des mines, il est professeur de français et chercheur au Centre d’Étude du Langage et de l’Information (C.S.L.I.) de l’université Stanford en Californie. Il a aussi enseigné la philosophie sociale et politique et l’éthique des sciences et techniques jusqu’en 2006 à l’Ecole polytechnique. Il est membre de l’Académie des technologies et Président du comité d’éthique et de déontologie de la Haute Autorité de sûreté nucléaire. Il a contribué à introduire et diffuser en France la pensée d’Ivan Illich, qu’il connait bien, mais aussi celles de René Girard, John Rawls et Günther Anders. Jean-Pierre Dupuy compte également parmi les membres fondateurs du Collegium international éthique, politique et scientifique, association qui souhaite « apporter des réponses intelligentes et appropriés qu’attendent les peuples du monde face aux nouveaux défis de notre temps. » (Pour rejoindre le groupe Facebook “Friends of the Collegium” : cliquer ici). Il est l’auteur d’une vingtaine de livres dont : le sacrifice et l’envie (1992), Petite métaphysique des tsunamis (2005), Retour de Tchernobyl. Journal d’un homme en colère (2006), et La marque du sacré – Essai sur une dénégation (2009).
Dans ” Pour un catastrophisme éclairé”, (qui fait l’objet d’une vidéo-conférence que vous pourrez voir en cliquant ici), Jean-Pierre Dupuy nous invite à modifier radicalement notre rapport au futur, pour dépasser les limites de la planification rationnelle, et son corollaire : le principe de précaution, qui nous mettent dans une impasse. Partant des réflexions de Bergson en 1914 lors de la déclaration de la première guerre mondiale, ainsi que de son essai sur “le possible et le réel” (”L’artiste crée du possible en même temps que du réel”), Jean-Pierre Dupuy nous rappelle que “la catastrophe, en surgissant du néant, crée du possible en même temps que du réel” : ” si on veut prévenir la catastrophe, on a besoin de croire en sa possibilité avant qu’elle ne se produise” (et non de se contenter d’en limiter les risques, partant du principe erroné qu’ainsi, “elle n’arrivera pas”) . Ce changement de posture mentale est fondamental pour que nous arrêtions “de ne croire à l’éventualité de la catastrophe qu’une fois celle-ci advenue”, c’est à dire trop tard ! Jean-Pierre Dupuy propose d’inscrire la catastrophe dans l’avenir d’une façon beaucoup plus radicale : “il faut la rendre inéluctable” pour “agir et la prévenir dans le souvenir que nous avons d’elle”. Il faut, selon lui, transformer nos prédictions en prophéties, s’appuyant sur l’idée que le pire arrivera (et non qu’il “n’arrivera pas”), afin de “prévoir l’avenir pour le changer”. Il ne faut voir aucun fatalisme dans cette démarche, mais au contraire une lucidité nouvelle qui part du principe que le pire arrivera et non qu’il n’arrivera jamais. (Pour prendre un exemple concret, le pire pouvant arriver à Fukushima n’était pas seulement un tremblement de terre d’une amplitude inédite, mais aussi le déclenchement d’un tsunami d’une puissance inouïe mettant en péril le refroidissement des réacteurs…). Il faut alors concevoir une autre temporalité, qu’il appelle “temps du projet”, et qui se réfère au “Entschlossenheit” (décision résolue) d’Heidegger, ou à la notion de “mémoire de la volonté” de Nietzsche : il s’agit de se coordonner sur un projet “négatif” (ou “antiprojet”), qui “prend la forme d’un avenir fixe dont on ne veut pas”. Le temps de l’histoire s’écrit à postériori, et ne nous permet pas d’agir sur notre destin, car “les possibles jamais actualisés” n’ont pas d’intérêt. A l’inverse, le temps du projet, lui, unit passé et futur : la catastrophe est déjà présente (virtuellement) aujourd’hui, ce qui peut nous faire agir pour que, paradoxalement, elle ne soit jamais produite. Il nous faut nous forger “une image de l’avenir suffisamment catastrophiste pour être repoussante, et suffisamment crédible pour déclencher les actions qui empêcheraient sa réalisation, à un accident près”. Pour reprendre la conclusion du livre passionnant et tellement actuel de Jean-Pierre Dupuy : “le catastrophisme éclairé consiste à penser la continuation de l’expérience humaine comme résultant de la négation d’une autodestruction – une autodestruction qui serait comme inscrite dans son avenir figé en destin. Avec l’espoir, comme l’écrit Borges, que cet avenir, bien qu’inéluctable, n’ait pas lieu”. Et s’il nous fallait la certitude absolue de notre finitude pour nous permettre de vivre mieux?
L’illustration ci-dessus est extraite du projet “Tsunami- des images pour le Japon” initiée par la communauté créative CFSL (Café Salé), projet que m’a signalé Dhöo via Facebook.
Pour faire un don à la Croix Rouge pour le Japon : cliquer ici.
ShareComme tous les dimanches sur ce blog, c’est #JourDuPenseur avec le retour de Stephane Hessel, dont j’avais eu l’occasion de vous parler dans mon post de décembre 2009 ” Et si on accélérait la mise en place d’une vraie gouvernance mondiale? “, avant la publication de son livre “Indignez-vous”, dont je vous ai également parlé en novembre 2010 ( “Et si créer, c’était résister ?“). Après le succès médiatique et les nombreuses interviews de Stephane Hessel dans la presse, les Editions de l’Aube viennent de publier un complément naturel au best-seller inattendu dont le succès devient international, sous la formes d’entretiens (également disponibles en vidéo) avec Gilles Vanderpooten (fondateur de Vivelaterre.com), publiés sous le titre “Engagez-vous !”. L’occasion pour moi de vous proposer, à la fin de ce post, de vous engager aux côtés de Stephane Hessel et du Collegium International, en rejoignant le groupe Facebook “Friends of The Collegium” (cliquer ici), que j’ai décidé de créer ce week-end.
Depuis le succès de “Indignez-vous” qui a révélé la vie extraordinaire de Stephane Hessel, 93 ans, il n’est plus la peine de rappeler son parcours. Son petit livre, vendu en France à plus de 1,5 million d’exemplaires), bientôt traduit en 20 langues est en tête des ventes dans trois pays d’Europe (France, Allemagne et Italie). Un succès dû à la personnalité de son auteur, ancien résistant et co-rédacteur de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme, mais aussi, pour reprendre les termes d’un article de Télérama.fr ce week-end, “a l’effet euphorisant qui donne de l’espoir et réveille les consciences, notemment des jeunes”. Mis en Libraire en Allemagne le 21 février, les 75 000 exemplaires d’”Empört euch!” ont été très vite épuisés, tout comme les 55 000 premiers exemplaires vendus en Espagne (où le livre a été traduit en castillan, catalan, en basque et en galicien). En Italie, il est en tête des classements, et il vient de sortir en langue anglaise sous le titre “Time for outrage” (le temps de la colère), accompagné d’un portrait élogieux de Stephane Hessel dans le New York Times.
Dans “Engagez-vous”, Stephane Hessel complète la vision qu’il défend dans “Indignez-vous”. Une vision et des valeurs qu’il a défendu tout au long de sa vie, et qui lui semblent toujours d’actualité, même si les temps ont changé. Ses priorités vont à la lutte contre l’extrême pauvreté et le trop grand différentiel entre extrême richesse et extrême pauvreté sur une planète interconnectée, l’indépendance de la presse, la sécurité sociale sous toutes ses formes, et bien sûr la préservation de la planète. Pour lui, la résistance ne doit plus s’incarner par la démarche violente , mais par la participation démocratique, par la coopération avec les forces en présence . Il en appelle à l’engagement : “Résister, ça n’est pas simplement réfléchir ou décrire, c’est entreprendre une action”. Un engagement qui se veut désormais universel : “mon civisme était essentiellement national, il est probable qu’on se rapproche d’un civisme global”. Il est convaincu que “l’engagement pour l’écologie est aussi fort que l’était pour sa génération l’engagement dans la Résistance”, et croit au “développement soutenable”, pour être durable, à la manière “d’un bon jardinier”. Il appelle à un enrichissement “essentiellement spirituel, éthique, plutôt qu’à un enrichissement purement quantitatif” afin de rompre avec le “toujours plus”. Il recommande la création d’une Organisation mondiale pour l’environnement (OME), complément nécessaire à l’organisation mondiale du commerce (OMC). Il propose à la nouvelle génération de se donner comme objectif de “protéger la diversité heureuse des cultures” : “Le droit de chacun à sa culture et le droit qu’elle soit considérée par les autres comme une réalité à respecter, c’est ce qui permet à la coexistence des cultures de créer autre chose que la confrontation”. Coexistence des cultures, mais aussi coexistence des diversités, des religions avec la laïcité, et des formes d’économie (économie capitaliste et économie solidaire). En un mot, il faut CREER, “car résister ne suffit plus”, dans un monde complexe d’interdépendances dans lequel les changements ne peuvent intervenir que de manière multiples. Stephane Hessel se veut confiant dans la capacité de l’homme à résoudre les problèmes auxquels il est confronté : “Notre cerveau n’a pas fait tout ce qu’il pourrait faire”, mais d’un optimisme raisonné face à un avenir à double face : “Gare à l’avenir et vive l’avenir!”.
C O L L E G I U M I N T E R N A T I O N A L
On peut ne pas être d’accord avec toutes les prises de parole et tous les engagements de Stephane Hessel, mais on peut difficilement ne pas lui reconnaitre un humanisme profond et un engagement courageux et sincère. J’ai appris à le connaitre dans le cadre du “Collegium International Ethique, Scientifique et politique”, un think tank que j’accompagne depuis une dizaine d’années, créé par Michel Rocard et Milan Kucan (ancien Président de la Slovénie), qui réunit des personnalités du monde entier – hommes d’Etat, économistes comme René Passet ou le prix Nobel Amartya Sen, philosophes comme Jürgen Habermas et Edgar Morin (cliquer ici pour en savoir plus). Le Collegium s’est formé autour de la déclaration d’interdépendance (cliquer ici), et travaille actuellement à des recommandations pour améliorer la gouvernance mondiale. Il mérite de mon point de vue, d’être connu et soutenu plus largement, et c’est pourquoi j’ai décidé de créer le groupe Facebook “Friends of The Collegium” que vous pouvez rejoindre en cliquant ici, ainsi que le fil Twitter du Collegium que vous pouvez suivre en cliquant ici. Je pourrai ainsi, avec l’aide de Sacha Goldman, secrétaire général du Collegium, tenir informé celles et ceux d’entre vous qui le souhaitent, des projets en cours et à venir du Collegium International, dont Stephane Hessel est d’un des plus actifs contributeurs.
L’illustration ci-dessus, signée Stéphane Trapier, est extraite d’ un article paru dans Citizen K International, paru en septembre 2009, intitulé “Etat d’urgence”, dialogue entre Edgar Morin et Peter Sloterdijk que vous pouvez retrouver en cliquant ici. La liste des membre du Collegium est accessible en cliquant ici.
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Comme chaque dimanche, c’est #JourDuPenseur, avec aujourd’hui un ouvrage collectif passionnant (20 contributeurs dont Serge Tisseron , Elisabeth Tissier-Desbordes…) intitulé “Les tyrannies de la visibilité – Etre visible pour exister ?”, qui vient d’être publié sous la direction de Nicole Aubert et Claudine Haroche à la suite d’un colloque organisé à ESCP Europe en mai 2008.
Nicole Aubert est professeur à ESCP Europe et membre du Laboratoire de changement social de l’université de Paris 7, et Claudine Haroche est directeur de recherches au CNRS (centre Edgar-Morin, IIAC-EHESS). Elles ont organisé les 29,30 et 31 mai 2008 un colloque intitulé “Voir, être vu : l’injonction à la visibilité dans les sociétés contemporaines”, dont est issu le livre “Les tyrannies de la visibilité”, qui réunit 20 contributions de chercheurs en sciences sociales et en psychologie.
“Etre, c’est être perçu”, disait le philosophe Berkeley. Le point de départ du livre “Les Tyrannies de la visibilité” est la question de “l’injonction à la visibilité”, renforcée par les médias, les réseaux sociaux, ou les blogs : avec la nécessité permanente de se rendre visible et de rendre visible son action, l’ensemble des pratiques sociales connaissent à présent les exigences de la médiatisation permanente. Si au 19ème siècle, dans les sociétés occidentales, il fallait taire l’intime, un renversement de valeur s’est opéré qui conduit aujourd’hui “à se livrer à une exhibition de l’intime pour exister, l’invisible tendant dans notre société à signifier l’insignifiant, et au delà, l’inexistant”. Aujourd’hui, l’individu est de plus en plus considéré, apprécié, jugé au travers de la quantité de signes, de textes et d’images qu’il produit, incité à en présenter de manière incessante, au risque de renvoyer non plus à ce qu’il fait, mais à ce qu’il montre de lui, le réduisant souvent à ses seules apparences, ce qui peut conduire à un appauvrissement de l’espace intérieur de chacun. Jacqueline Barus-Michel nous décrit une société de l’exhibition, où “tout savoir est devenu tout voir”, une société ” qui met le monde sur écrans, prend l’écran pour le monde et se prend elle-même pour ce qu’elle a mis sur écran”. Au “je pense donc je suis”, a succédé le ” Je vois, je suis vu, donc je suis”. Selon Joël Birman, la valeur de visibilité a succédé à l’idée de reconnaissance comme valeur, modifiant la relation au temps en renforçant la relation au corps. Jean-Philippe Bouilloud décrit le passage d’un monde dominé par la parole, le plus souvent religieuse, à un monde du visible dominé par l’image, les médias, les apparences, dans lequel l’individu se retrouve en permanence sous le regard d’autrui : l’individu tendrait à devenir une image. Nicole Aubert, elle, insiste sur le passage d’une société structurée autour d’un temps long/espace court (restreint), à une société structurée autour d’un espace long/temps court, grâce aux nouvelles technologies. Au passage, l’homme semble avoir perdu une dimension du temps, celle de l’éternité, rapatriant l’idée d’éternité dans le temps présent : “tout se passe comme s’il était urgent d’inscrire une éternité de soi-même dans le cadre de la vie terrestre : la quête de visibilité serait à une société du temps court, ce que la quête d’éternité était à une société du temps long. Elle serait la forme de production d’une société sans Dieu, une société dans laquelle on est à soi-même son propre dieu”. Une forme contemporaine de la recherche d’éternité ! Dans le chapitre “les nouveaux réseaux sociaux – visibilité et invisibilité sur le net”, Serge Tisseron, montre comment est apparu le désir d’extimité, qui nous incite à montrer certains aspects de notre moi intime pour les faire valider par d’autres afin qu’ils prennent une valeur plus grande à nos yeux, l’intimité n’étant désormais plus liée à des espaces physiques restreints. Pour Francis Jauréguiberry, les blogs ont été trop vite catalogués dans l’exhibition ou “pure dilatation d’un égo en mal de reconnaissance”. Ils correspondent, au contraire, à une opportunité saisie par les internautes pour échapper à une image trop restrictive d’eux-mêmes, et exprimer le désir “d’exister autrement”. Au delà du paraitre, c’est bien d’une question d’être qu’il s’agit.
Joseph Belletante s’intéresse, quant à lui, à la “transformation de l’agir en politique dans le cadre d’une démocratie devenue immédiate et à haut débit”, et à la manière dont les médias imposent des normes en matière d’intervention, liées à leurs intérêts économiques et informatifs, conduisant à l’abandon du caractère “sacré” de la politique, pour privilégier un “gouvernement de contact et de séduction”. Jamil Daklia, lui, s’interroge sur l’interprétation à donner au dévoilement “people” auquel on assiste : dévoiement de la démocratie ou signe d’ouverture à l’espace public ? Elisabeth Tissier-Desbordes est l’auteur d’un chapitre très intéressant intitulé “consommer pour être vu : création de soi ou aliénation ?”: dans une société où, pour exister, il devient obligatoire non seulement d’être vu, mais remarqué, “les produits de consommation de marque deviennent essentiels à la stratégie de visibilité de chacun”, en tant que signes d’appartenance et de différence. Anne Vincent-Buffault, elle, se concentre sur la question de la visibilité des sentiments et des émotions, dans une démocratie devenue “empathique et compassionnelle”. A l’opposé, Eugène Enriquez s’intéresse aux personnes qui cherchent à demeurer invisibles, qu’il nomme les “êtres de l’intériorité”, pour qui seule compte l’oeuvre qu’ils réalisent, dans un grand respect du temps, à l’abri du vacarme médiatique. Florence Giust-Desprairies souligne que “le vu, le visible, le dicible donnent jour, derrière l’individu performant, à un sujet vulnérable et plus fragile”. Paul Zawadzki va jusqu’à parler d’un processus d’asservissement, l’injonction de visibilité agissant dans la logique de la “servitude volontaire” chère à La Boétie, mais donne une lueur d’espoir dans ce qu’il appelle le “tragique de la modernité” : n’y aurait t-il pas un nouveau type d’hommes, capables “d’être en relation intense avec leur for intérieur , et dans le même temps d’aller au plus loin vers l’extérieur, vers un horizon absolu, qui oriente l’existence et lui donne son sens contre le néant et l’absurde ?”. En conclusion, les auteurs pensent que ” les devenirs de l’intériorité et la possibilité de conserver un espace intérieur vont constituer un enjeu civilisationnel majeur”. Parce que la visibilité suscite une profonde ambivalence (valeur désirée/antivaleur dénigrée), dont l’effet est accentué par la médiatisation, elle fragilise l’individu et le dépossède de son intériorité. Nous ne disposons alors pas d’autre moyen, pour (re)trouver notre équilibre, que de cultiver, plus que jamais, notre for intérieur.
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