Et si l’Europe ne pouvait pas se permettre de reculer ?

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A l’occasion de la clôture du salon du Bourget, qui a mis en exergue les succès d’EADS et particulièrement d’Airbus, le #JourDuPenseur est consacré ce dimanche non pas à une personnalité mais à un ouvrage collectif du Conseil Economique de la Défense (CED) présidé par Philippe Esper, ingénieur Général de l’armement. L’universitaire et économiste Christian de Boissieu, le juriste Pierre Delvolvé et le politologue Christophe Jaffrelot, tous trois membres du CED, l’ont épaulé pour rendre compte de leurs derniers travaux dans l’ouvrage Un monde sans Europe ? S’interrogeant sur les risques et dangers que la France et le monde allaient devoir affronter, ces experts en sont venus à considérer que l’une des menaces qui pèse sur nos destins est bien celle d’un monde sans Europe.

delorsJacques Delors déjà dans les années 80 parlait du « coût de la non-Europe ». Un raisonnement par défaut qui permet de mettre le doigt sur les risques majeurs guettant les membres de l’Union européenne. Un monde sans Europe ? est certes un titre provocateur mais à la lecture du constat que les membres du CED font de l’Europe actuelle, on comprend vite qu’elle pourrait très bien être amenée à disparaître en tant que puissance. La question du « coût de la non-Europe » se pose donc encore aujourd’hui. Le constat de ces acteurs économiques, politiques et de la défense est le suivant : L’Europe est trop divisée sur les questions fondamentales d’avenir : l’énergie, illustrée par exemple récemment par la décision unilatérale de l’Allemagne de quitter le nucléaire ; la protection des ressources naturelles ; les migrations, comme on peut le voir à Lampedusa en Italie. De plus, l’Europe est prisonnière de son esprit administratif. L’Europe est trop divisée pour offrir une défense commune. La gestion de la crise libyenne ne vient pas contredire ce constat. Et l’esprit coopératif ne se développe plus au sein de l’Union. Un relatif problème sanitaire comme l’épisode du “concombre d’Espagne” mis au ban par les autorités allemandes et qui a entraîné une véritable catastrophe économique pour des milliers de producteurs espagnols nous montre que le dialogue est loin d’être simple à l’intérieur de l’Europe. Si l’Europe existe par l’euro, par la politique commerciale extérieure et par la politique de concurrence intérieure, les signes d’efficacité dans le domaine de la défense, de politique énergétique ou de protection des ressources naturelles sont bien trop faibles pour assurer une influence internationale de l’Europe et sa sécurité. Or la maitrise des moyens industriels et organisationnels est une condition capitale pour que l’Europe devienne un acteur au niveau de ce que devraient être ses ambitions politiques.

arton25764Pour ces auteurs spécialistes en économie, sciences politiques ou stratégie de défense, la puissance d’une nation mais aussi de l’Europe se mesure à sa capacité d’alliances et de coopération. Depuis les années 60, l’Europe a connu de beaux succès de coopération industrielle comme Gie Airbus, Arianespace ou Gie Euromissile. Ce mode de coopération industrielle reposant sur l’association d’industriels nationaux autour d’un programme commun (avion, bateau, missile, satellite…) et se faisant sous forme de joint venture ad hoc reste un mode d’organisation envisageable. Accepter dans certains domaines un partage réel de souveraineté, afin de mettre en commun les compétences et les acquis, en organisant la meilleure fluidité possible des échanges entre les bases nationales des sociétés. Sur le plan politique, avant de quitter la BCE, Jean-Claude Trichet a lui lancé un appel solennel pour que l’Union se dote d’un ministre des Finances, qui soit une instance de coordination permanente. Et le rôle de la France est prépondérant dans cette démarche vers plus de coopération puisque notre pays est au cœur des deux axes de progression indispensables à l’Union : économique et politique avec l’Allemagne, de défense avec la Grande-Bretagne. Pour remédier aux lacunes constatées et pour que l’Europe ne reste pas passive face à la montée en puissance des pays émergents, les membres du CED formulent une vingtaine de propositions, parmi lesquelles : La constitution de « groupes de progrès » avec les pays « qui le peuvent et qui le veulent » , une lutte commune contre la prolifération nucléaire, une lutte davantage commune contre le terrorisme, une lutte commune contre la cybercriminalité, une gestion commune des grandes migrations à venir, une gestion commune des risques technologiques.Les membres du Conseil Economique de la Défense exhortent les pays européens mais aussi l’Union européenne à relever les défis de l’innovation, de la R&D et des nouvelles technologies, du développement des PME, de l’éducation et de l’enseignement supérieur. A l’échelle de l’Europe, la solution aux risques posés par l’avenir est donc selon eux dans la coopération-mutualisation. « L’ambition est de structurer la recherche en Europe par une mise en commun des ressources et une coordination des actions. (…) Face à un monde en constante évolution, l’Europe de l’intelligence, de la sécurité et de l’immatériel est à construire. » Pour que ces partenariats se réalisent, il faut, selon les experts du CED, accepter l’idée d’une Europe qui puisse être à géométrie variable dans certains domaines d’action et accepter de remettre en cause pour ces domaines la règle de l’unanimité qui empêche certaines coopérations utiles de voire le jour, et ce encore en plus en temps de crise budgétaire. L’Europe ne sera écoutée que si elle parle d’une voix concertée sur les questions engageant notre avenir : la réforme du système monétaire international, la volatilité des prix des matières premières, la régulation financière… Et en montrant l’effectivité de la gouvernance européenne sous l’impulsion des pays membres qui « le peuvent et le veulent ». Les auteurs racontent qu’en réponse à Henry Kissinger qui déclarait ironiquement, il y a trente-cinq ans, ne pas savoir à quel numéro appeler l’Europe, Catherine Ashton, chef de la diplomatie européenne, aurait récemment communiqué la référence d’un standard téléphonique branché en boucle sur le message suivant : « For Germany, press 1 ; for France, press 2 ; for England, press 3, for Italy, press 4 ; for Poland, press 5…, for Malta, press 27 ». Anecdote révélatrice d’un temps où l’Europe ne se présente pas encore en un ensemble ordonné…

Drapeaux européens | European flags

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8 Responses to “Et si l’Europe ne pouvait pas se permettre de reculer ?”

  1. Super_touffe says:

    Finalement l’Europe c’est un peu comme l’équipe de France de foot, de belles individualités sans cohésion. Ce qu’il nous faut c’est Laurent Blanc, CQFD !

  2. David Cohen @dwynot says:

    J’appuie

    Au début des années 90, un politique allemand nous rappelait que les fondateurs de l’Europe tiraient au moins 1 conclusion d’un siècle de guerres autour de l’Allemagne (1870-1914-1939).

    Ce pays doit trouver une zone économique plus large à cause de sa productivité nettement plus forte malgrè tous les événements contraires.

    Le politique allemand disait “il faut entourer l’Allemagne de paix et la recentrer sur l’Europe de l’ouest” et, à l’époque, il y avait une chance que l’Allemagne se tourne vers une Russie enfin démocratique (espoir déçu).

    L’Europe ne peut se permettre de reculer, elle n’a déja pas été assez rapide pour nous épargner les guerres civiles des Balkans.

    David

  3. David Cohen @dwynot says:

    Le potentiel économique allemand se révèle encore et encore, demandez aux tchèques, demandez aux croates. C’est le seul pays à avoir un bilan positif et il a l’impression d’avoir à payer pour les pays déficitaires.

    Prenons conscience de cette chance pour l’Europe, effaçons nos nationalismes et reconnaissons à l’Allemagne son rôle de leadership, tabou depuis 60 ans.
    Les matamores français ou italiens ont qqs leçons de modestie à prendre. Merkel n’est pas de mon bord politique mais j’admet que c’est … une force tranquille ;-)

  4. F Momboisse says:

    Puis-je avouer que le titre de ce post en forme de sujet de philo du bac, découvert ce matin, me laisse perplexe ?.. Je comprends bien qu’il est plus un résumé du livre d’Esper & Co que de la pensée de Nicolas, mais il condense tellement d’idées reçues que je ne peux pas ne pas réagir. Reprenons donc chacun des mots :

    Le premier est « Europe », et dès le début les difficultés arrivent : qu’est-ce que l’Europe ? Le continent que j’ai appris à l’école, ou les 27 pays de l’UE aujourd’hui ? ou les 27 pays de l’UE 2011, plus la Turquie et la Croatie ? puis l’Ukraine et l’Arménie ? puis l’Azerbaïdjan et la Géorgie ? Ce n’est pas tout à fait pareil, et personne ne sait.

    Le second terme est « se permettre », tout aussi ambigu. Car « se permettre » veut dire « avoir les moyens de ». Et je ne vois pas en quoi, dans les exemples bien choisis d’Airbus ou Arianespace, l’Europe ne s’est pas permis ce qu’elle voulait ? Comme le dit le post, ces programmes ont réuni dans les années 60 des pays volontaires et ont été globalement des succès. Sans intervention de l’administration de Bruxelles. Et … sans l’€ (demandez donc à M. Gallois si l’€ fort l’aide à vendre des avions).

    Enfin vient le clou sensé effrayer le lecteur, le mot “reculer”. « Reculer » signifie « aller en arrière », ce qui sous-entend que l’Europe aurait un but, une direction de laquelle on s’éloignerait. Mais quel est ce but ultime vers lequel on devrait « avancer » ? Est-ce que quelqu’un le sait, l’a défini et proposé clairement aux électeurs européens ? Garde-t-on des nations plus ou moins souveraines, ou veut-on un président élu par tous les européens, un gouvernement unique pour tous les pays, basé à Bruxelles ou plutôt à Frankfort ? Personne ne sait non plus.

    Donc je vois pas bien pourquoi nous devrions déplorer qu’un ensemble aux contours incertains ait plus ou moins les moyens d’errer vers un but tout aussi incertain…

    Et si, au lieu de nous lamenter, nous acceptions la réalité : l’Europe n’est pas un pays comme l’Inde ou le Brésil, c’est un continent fait de peuples différents qui parlent des langues différentes, ont des modes de vie différents et des intérêts différents et parfois même… divergents. C’est comme ça. Il n’y a pas d’entreprise européenne, il y a des entreprises nationales. Mais cela n’empêche pas certains pays et entreprises de se regrouper sur une base volontaire pour réaliser ensemble des projets comme Airbus ou Arianespace.

    Par contre, sur la Lybie ou la gestion des tunisiens de Lampedusa, non, il n’y a pas de position commune parce que les pays n’ont pas les mêmes intérêts. Le déplorer est totalement stérile, car c’est un fait. Et en plus c’est inutile : les allemands ne voulaient pas aller en Lybie, ils n’y sont pas. So what ?

    Enfin, pour ne relever que le dernier exemple du post, le maillon inutile dans la diplomatie européenne ce n’est aucun des 27 pays, mais plutôt … Catherine Ashton elle-même : sur la création de son poste, oui, « l’Europe peut se permettre de reculer », car « une Europe sans Catherine Ashton » ça n’effraie personne.

  5. agnes says:

    @f momboisse : vous avez raison d’interroger les différents termes du titre. Mais vous auriez pu également prolonger votre raisonnement en décortiquant l’ensemble du texte.
    Si l’auteur de ce post (car s’agit-il de Nicolas Bordas ? En êtes-vous sûr ? pour en avoir le coeur net, j’ai posté moi-même à plusieurs reprises des commentaires sur ce blog, en les signant Nicolas Bordas : ils sont passés comme une lettre à la poste ! ;-) ), si cet auteur avait dit “l’Europe est divisée…”, cela aurait pu susciter une réflexion sur les objectifs et les enjeux pour l’Europe.
    Le fait que l’auteur ait écrit “trop divisée”, puis qu’il donne son gloubiboulga sur le nucléaire, semble sous-entendre que le choix du nucléaire est mauvais. Je rappelle tout de même que sur le sujet du nucléaire, la France déjà est très divisée. Et à l’instar d’un JM Jancovici, je suis toujours abasourdie de voir l’opprobe jeté sur les scientifiques sur ce sujet, alors qu’il semble normal de les croire et de ne pas remettre en cause leurs compétences ou leurs diagnostics sur les questions de bio-éthiques, ou de recherches médicales…
    De plus les passages Gloubiboulga qui prolifèrent dangereusement dans ce texte(du type : La constitution de « groupes de progrès » avec les pays « qui le peuvent et qui le veulent », c’est de la langue de bois politique, ça ! ;-) ), font qu’il n’y a pas de lignes directrices suffisamment nettes pour être pour ou contre (hormis les présupposés affligeants sur le nucléaire avec des termes tels que “la prolifération nucléaire”)
    Même si évidemment, on ne peut qu’adhérer à certaines phrases : “il faut, selon les experts du CED, accepter l’idée d’une Europe qui puisse être à géométrie variable dans certains domaines d’action et accepter de remettre en cause pour ces domaines la règle de l’unanimité qui empêche certaines coopérations utiles de voire le jour, et ce encore en plus en temps de crise budgétaire.” Forcément. C’est déjà vrai à un niveau local, régional, national… Mais je ne savais pas qu’il y avait une rêgle de l’unanimité. Dans quel contexte ? sur quel cas ?

    “L’Europe ne sera écoutée que si elle parle d’une voix concertée sur les questions engageant notre avenir” En effet. M de Lapalisse n’aurait pas dit mieux. Difficile de parler d’une voix concertée quand on n’est pas tous d’accord. ;-) Mais au fait, ce n’est pas déjà le cas ? quand “l’Europe” s’exprime, c’est par une annexion de sa parole par l’un de ses membres ?

    @f Momboisse, je me permets une dernière question : connaissez-vous Philippe Esper, Christian de Boissieu, Pierre Delvolvé ou Christophe Jaffrelot ? Connaissez-vous le CED (les auteurs de ce livres sont membres du CED) ? comment fonctionne-t-il ? quelles sont ses missions ? est-ce une instance européenne ? Ses membres sont-ils élus ?sont-ils chargés de la politique de défense de l’Europe ? etc.
    Cela nous éclairerait pour comprendre leurs motivations et leurs objectifs ?

    J’espère évidemment ne pas vous avoir choqué en vous racontant que j’avais signé parfois Nicolas Bordas. C’était la réponse de la bergère au berger !

  6. F Momboisse says:

    @ Agnès sans majuscule ni accent (anagramme d’ « anges » ?..)

    Je ne suis pas sûr d’être bien d’accord avec vous..

    Je suis d’accord que le livre est un peu fourre-tout mais c’est qu’il est visiblement centré sur une idée unique: les européens ne sont pas d’accord entre eux et c’est bien dommage (ma bonne Dame..), car du coup le monde se fera sans l’Europe. Idée que je trouve idiote. Mais visiblement le livre revient sur le dogme de l’unanimité* et ça c’est très bien. Non c’est au titre que je m’en prends !

    (* en matière fiscale, par exemple : pour baisser la TVA des limonadiers de Toulouse, il a fallu le ok des 26 pays)

    Mais “L’Europe ne sera écoutée que si elle parle d’une voix concertée sur les questions engageant notre avenir” n’est à mon avis pas une lapalissade, c’est faux tout simplement : quand Villepin a tenu son célèbre discours à l’ONU en 2003, en opposition frontale à Aznar et Blair, il a été écouté. Quand la France et la Grande-Bretagne obtiennent (sans l’Allemagne) la résolution 1973 à l’ONU (l’envoi de troupes en Lybie), on les écoute et on les suit. C’est quand Barroso ou van Rompuy parlent que personne n’écoute !

    L’Europe est un ensemble de nations différentes, fortes, dont la Commission fait tout pour casser le pouvoir, en allant beaucoup trop loin dans la centralisation colbertiste : en fait je pense l’exact contraire du titre : l’Europe doit reculer, et vite, sinon ça va mal se passer.

  7. Nicolas Bordas says:

    Chère Agnes,
    Quand vous signez sur mon blog en prenant un pseudo (y compris mon propre nom), je vois qu’il s’agit de votre adresse e-mail, qui m’est également indiquée dans le back office, et je le laisse passer (parce que c’est vous) et, qu’en général, j’aime bien vos commentaires qui stimulent la réflexion ! ;-) Amicalement. Nicolas.

  8. agnes says:

    @f momboisse : dire “l’Europe doit reculer” est un anathème. Doit-elle reculer en ce qui concerne la diplomatie (exemple de Villepin) ? la monnaie commune ? Vous êtes défavorable au concept d’Europe dans sa globalité comme le FN ? Les différents pays européens coopèrent forcément, du fait qu’ils ont une frontière en commun. Et face au pouvoir économique des USA ou des pays du BRIC il est évident que le continent Europe a intérêt à faire valoir son existence et ses intérêts. Mais en effet, les USA (50 états pourtant) parlent d’une seule voix, celle d’Obama. La Chine idem, il y a 1 interlocuteur privilégié, etc. Les divergences au sein de l’Europe (et heureusement qu’il y en a !) seraient moins voyantes s’il y avait 1 voix forte et unique pour la représenter, celle d’un personnage dont l’identité et la légitimité ne seraient pas floues. Un système fédéral à grande échelle ne peut se présenter comme un tout cohérent que s’il est incarné par une personnalité, un visage, un nom… Actuellement, l’Europe ressemble un peu à la Suisse (vue de l’extérieur) : on ne sait pas bien qui la dirige, quelle est sa place sur l’échiquier politique international, … et surtout on s’en fout un peu, ce qui est pire, car son rôle est anecdotique. On peut être en désaccord avec des décisions prises à l’échelle nationale (au-delà du clivage pro ou anti Sarkozy), mais au moins on a le sentiment de connaître ces décisions, et donc de pouvoir être pour ou contre, et de le manifester par son vote. A l’échelle européenne, on ne sait pas bien. On élit des députés qui se réunissent dans un parlement dont il émerge une “majorité relative”.
    Face à cet assemblage disparate, un Obama n’a pas de mal à sembler hautement charismatique et à incarner une puissance mondiale (ce qu’il est cependant par sa personnalité aussi).

    @Nicolas Bordas
    un jour (parce que vous le valez bien) je vous indiquerai quelques unes des adresses e-mail que j’utilise fréquemment, pour que vous puissiez retrouver dans le back-office tous les commentaires que j’ai postés.
    Amicalement. Agnès

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