Et si trop de lumière empêchait de voir ?

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Le #JourDuPenseur dominical est consacré cette semaine au japonais Junichiro Tanizaki, avec une perle de la littérature japonaise: L’éloge de l’ombre. Cet essai publié en 1933, et traduit pour la première fois en français en 1970, vient d’être réédité en France.

portrait tanizaki-junichiroTanizaki est né en 1886 à Tokyo. Sa vie sera marquée par de nombreux événements historiques : l’installation de l’éclairage électrique à Tokyo, l’inauguration du chemin de fer entre Tokyo et Kyoto, la ligne téléphonique, les diverses guerres, plusieurs séismes importants… Il écrit très tôt ses premières nouvelles et connaitra le succès dès l’âge de 24 ans en publiant des textes dans des revues, comme avec par exemple Tatouage. Il vivra dès lors de sa plume malgré des textes censurés à plusieurs reprises parce qu’ils évoquent des traits psychologiques considérés alors comme des perversions. Il meurt en 1965 au Japon à l’âge de 75 ans.

9782864326526FSDans L’éloge de l’ombre, texte à la fois poétique et trivial, léger et profond, Tanizaki nous raconte un Japon entre deux mondes : sortant de l’ère Meiji (1868-1912) et en pleine révolution industrielle sous influence occidentale, la société japonaise est alors entre tradition et modernité mais va se tourner irrémédiablement vers les sociétés occidentales. Âgé de 47 ans, Tanizaki va avec ce texte à contre-courant d’une certaine forme de modernité en critiquant “l’éclairage intensif abusif” qui se propage dans tous les espaces japonais de la vie quotidienne. L’éloge de l’ombre est également une réflexion passionnante sur l’esthétique japonaise. L’ouvrage commence par le récit de Tanizaki se tordant les méninges pour aménager sa maison dans un style japonais sans renier au confort de la modernité. Il nous raconte comment il tente d’adapter sa maison à l’usage de l’électricité, de l’eau, du gaz, des sanitaires modernes sans pour autant oublier les traditions architecturales japonaises et surtout toujours en se demandant pourquoi un Japonais soucieux d’adapter le confort moderne devrait renoncer à ses canons de beauté. Tanizaki explore l’architecture pour cerner l’importance de l’ombre mais aussi bien d’autres domaines : la cuisine à travers l’usage des laques et des céramiques, le cinéma, le théâtre… Il explore ainsi les différentes facettes de la société ancienne japonaise : le nô, la calligraphie, l’aménagement de la maison… Il décrit merveilleusement bien l’ambiance lumineuse créée par les shôji, ces cloisons mobiles constituées par une armature de lattes en quadrillage serré et un papier blanc épais qui laisse passer la lumière mais non le regard. Les rayons solaires, passant à travers les shôji et en se reflétant sur les murs blancs, créent une “lumière douce” au sein de la maison japonaise traditionnelle. L’apparition de l’ampoule de 50 watts, et son éclairage cru, vient rompre cet esthétisme.

shojiLes shôji, encore habituelle fermeture de la maison japonaise à l’époque de Tanizaki, ont depuis été remplacés, dans une très grande majorité, par des portes vitrées. Il décrit aussi longuement par exemple comment un bol en laque qui sous l’éclairage occidental ressemblera à un simple morceau de bois bon marché, sous l’éclairage oriental sera sublimé par la flamme de la bougie et l’ombre. On verra sur ce bol des reflets dorés, ambrés, rouges et la nourriture qui sera servie dans ce bol aura selon Tanizaki un bien meilleur goût. C’est “l’époque de la vogue des enseignes au néon“, symptôme d’un certain mimétisme de la vie américaine. “L’éclairage des maisons est aujourd’hui largement suffisant pour lire, écrire ou coudre. L’augmenter encore est pur gaspillage et en supprimant les derniers coins d’ombre, l’on tourne le dos à toutes les conceptions esthétiques de la maison japonaise“. Tanizaki serait aujourd’hui dépité de voir à quel point ce mouvement s’est imposé ! Tanizaki parle déjà il y a huit décennies d’une “intoxication des villes japonaises par l’éclairage intensif abusif“. Il prend acte de ces bouleversements tout en laissant filer quelques remarques un peu réactionnaires. N’hésitant pas à s’autoproclamer “le vieillard nostalgique“, il mène son combat et cherche “quelques moyens de compenser les dégâts“. L’éloge de l’ombre est sa manière à lui de résister, de ne pas se résigner à la vague occidentale tout en l’acceptant par ailleurs car acceptant qu’elle soit inéluctable. Avec cet éloge, il veut aussi montrer qu’il est possible de maintenir présentes des traditions aux valeurs diamétralement opposées de celles des progrès techniques. Il nous raconte pourquoi il aime à se rendre dans les monastères pour profiter de moments de contemplation rendus impossibles, selon lui, dans la plupart des villes japonaises suite à leur électrification massive. Il aime y passer du temps pour regarder la lune d’automne ou les pleines lunes. Tanizaki nous raconte ses déceptions comme le jour où on lui a gâché “le spectacle de la pleine lune” quand il découvrit que sur “tout le pourtour de l’étang du monastère de Suma, avaient été suspendues de joyeuses guirlandes d’ampoules électriques multicolores. La lune était d’ailleurs au rendez-vous, mais autant dire qu’elle n’existait plus“. La lumière n’est pour lui plus un élément de confort ou de progrès dans ces moments-là puisqu’elle l’empêche de contempler l’astre nocturne. Ces situations lui font honnir la passion occidentale pour le clinquant.

-neon-tokyoPour l’auteur, des moments comme cela le poussent à parler d’”intoxication” de l’éclairage intensif qu’il considère alors comme un “poison“. Il reconnait imiter “le parler sentencieux des vieillards pour qui l’on peut tenir pour assuré que si les conquêtes de la culture moderne ont de quoi séduire les jeunes gens, une époque se prépare, par contre, qui sera peu amène aux vieux gens“. On peut croire qu’il se montre réactionnaire en critiquant ce progrès que constitue la lumière électrique partout dans notre vie quotidienne mais il reconnait aussi les bienfaits innombrables de la culture moderne. Et il sait que ce mouvement vers une occidentalisation de la culture japonaise est irréversible. Mais il souhaite avec ce plaidoyer de l’ombre tenter de “faire revivre, dans le domaine de la littérature au moins, cet univers d’ombre que nous sommes en train de dissiper” mais aussi dans le domaine de l’architecture, de la cuisine. Il se veut à la recherche d’une harmonie entre confort moderne et tradition japonaise. A travers le développement de l’éclairage électrique qu’il attribue à l’influence de la culture occidentale, il défend une théorie selon laquelle les Occidentaux, à l’affut du progrès et d’explication à toute chose, sont en quête d’une “clarté plus vive“. Ils traquent donc le moindre coin d’ombre. Les Orientaux, à l’inverse, s’accommodent des limites qui leur sont imposées, y compris l’absence de lumière. Pour l’auteur, la culture occidentale est celle de la lumière, celle de l’obsession de tout mettre à nu. En opposition, la société asiatique est celle de l’ombre et des recoins. Il décrit très bien cette obsession de la modernité de tout rendre visible. Et pousse son lecteur à réfléchir au fait qu’un progrès technique, comme ici la lumière électrique, ne favorise pas forcément le confort ainsi que l’esthétique. Renvoyant ainsi le progrès prométhéen à la culture occidentale, il considère ici que la technique n’est pas forcement un progrès pour la civilisation. Prônant l’ombre et le dépouillement, les derniers mots de son essai sont pour nous dire “qu’il va éteindre sa lampe électrique“.

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4 Responses to “Et si trop de lumière empêchait de voir ?”

  1. agnes says:

    Livre très étrange en effet. Attribuer à la modernité ou à l’occident ces tentatives du “tout dire” ou “tout éclairer” semble désormais bien erroné, mais son propos reste vrai dans le constat. Au seuil de sa mort, on aura oublié bien des livres futiles mais cet éloge-là sera persistant.

  2. agnes says:

    Ceux qui ont aimé cet “Eloge de l’Ombre”, apprécieront sans doute aussi l’essai de Roland Barthes intitulé “la chambre claire” (éd Gallimard-Seuil / cahiers du cinéma) où il interroge l’art de l’illusion et de l’imaginaire dans le domaine de la photographie.

  3. giluzful says:

    Réflexion qui prend toute sa dimension à la suite de la catastrophe de Fukushima.

    Et j’aime d’autant plus la métaphore avec la notion d’infobésité et l’idée que conserver des zones d’ombre dans le savoir n’est pas forcément si mal…

  4. Luna says:

    Je garde de la lecture récente de ce livre (heureusement réédité après des années d’épuisement chronique) la sensation d’un immense sens du raffinement (”De même qu’une pierre phosphorescente qui, placée dans l’obscurité, émet un rayonnement, perd, exposée au plein jour, toute sa fascination de joyau précieux, de même le beau perd son existence si l’on supprime les effets d’ombre”.)…Il y a de la poésie partout, sous la plume de Tanizaki, autant que de la volupté à jouer de l’équivoque…jusque dans les lieux d’aisance (humour diapré qui m’évoque Philippe Muray!). L’excipit, où il annonce son intention “d’éteindre sa lampe électrique”, est d’autant plus puissant quand on sait comment le monde japonais a basculé dans le trop-plein de lumière, à rebours de tout ce que cette civilisation avait appris. A souligner l’admirable traduction de René Sieffert.

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