ET SI LES VILLES DEVENAIENT PLUS CREATIVES ?

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Après mon post sur « l’esthétisation du monde » (voir « Et si le capitalisme était devenu artiste ?« ), j’ai décidé de consacrer ce #JourDuPenseur dominical à un petit livre datant de 2009, mais qui n’a rien perdu de son actualité, intitulé « Qu’est ce que la ville créative ? », écrit par l’urbaniste Elsa Vivant. La réflexion sur la ville créative d’Elsa Vivant s’inscrit dans le prolongement des travaux de l’américain Richard Florida (auteur de « The Rise of the Creative Class »), mettant en évidence l’importance pour le dynamisme et le développement d’une ville d’attirer les « classes créatives » (artistes, professionnels de la culture, minorités culturelles et cadres supérieurs). Pour Elsa Vivant, maître de conférence en urbanisme à l’Institut français d’urbanisme et spécialiste de la scène culturelle « off », la ville créative est celle qui attire la classe créative et qui développe son attractivité par la mise en œuvre de stratégies urbaines spécifiques. A l’heure de la désindustrialisation des villes (cf la faillite de Détroit et la très belle série de photos dont est extraite la photo ci-dessous), le concept de « ville créative » semble avoir plus de sens que jamais : il apparaît comme l’une des clés de l’urbanisme actuel pour redorer le blason de villes marquées par les paysages sinistrés d’usines désaffectées.

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Pour Elsa Vivant, le moteur de la « ville créative » semble être le processus de gentrification (processus par lequel des habitants plus aisés s’approprient un lieu ou un quartier initialement occupé par des habitants moins favorisés), qui démarre obligatoirement par l’implantation d’artistes dans des zones proches du centre ville, mais délaissées. Sans ces artistes, qu’ElsaVivant qualifie de « gentrifiers », rien n’est possible. En effet, l’artiste peut « récupérer des objets du quotidien pour les transformer en oeuvre d’art en les esthétisant, en leur donnant une valeur nouvelle » et ainsi « revaloriser les lieux dévitalisés de la ville ». Le loft en est l’incarnation parfaite : il allie intérêt pratique (espace, luminosité) et esthétique (minimalisme, détournement fonctionnel). D’autre part, les artistes rendent attractif le quartier, en y organisant des spectacles. Et assister à ces spectacles de rue va, pour Elsa Vivant bien au-delà de l’expérience artistique, c’est une « expérience urbaine » : le « site n’est plus un espace malfamé, mais un espace magique, dernier espace de liberté et d’aventure dans la ville. » L’expérience du lieu est presque aussi importante, donc, que l’expérience de l’art lui-même. Suit à la réhabilitation de ces quartiers par des artistes motivés par des préoccupations pécuniaires et pratiques (être proche du centre ville et s’insérer dans la communauté artistique déjà implantée dans ce lieu), une classe proche de ces artistes vient s’y installer : les créatifs du monde de l’entreprise, qui, à l’heure de l’externalisation ont plus que jamais besoin d’être proches des cercles à même de les embaucher. Et à l’issue de cette gentrification, la ville est effectivement créative, peuplée par des individus plus ouverts et plus innovants.

Dans le jeu mondial, les villes sont mises en compétition. Et nombre d’entre elles ont déjà joué sur les leviers traditionnels (fiscalité, infrastructures, etc.). Dès lors, le levier culturel semble judicieux. Pourtant, Elsa Vivant appelle à la méfiance et à la précaution. Le maniement de la culture comme outil d’attractivité risque surtout de transformer les musées en « coquilles vides » : si le cas du Guggenheim à Bilbao fut un succès retentissant et revigora réellement la ville, les délocalisations du Louvre (Abou Dhabi, Lens) semblent se faire, dans un cas, au détriment des collections, dans l’autre au détriment de la ville d’accueil (il ne suffit pas d’aller voir le musée de Lens pour avoir vu Lens). La gentrification démarre avec des artistes « off », non institutionnalisés. Donc lorsque les pouvoirs publics s’en mêlent, le processus, à quelques exceptions près, est le plus souvent trop artificiel pour rencontrer le succès escompté. La ville créative est donc un concept à manipuler avec prudence, car il repose sur un double paradoxe. Le premier est celui de la marginalité : ce sont paradoxalement les marginaux, minorité par définition, qui confèrent une identité à une ville créative. Le second est temporel : la scène artistique « off », première pierre de la gentrification, est en renouvellement et en mutation permanente, et semble donc s’opposer à toute institutionnalisation, elle nécessairement fixe. Elsa Vivant conclut donc que la ville créative « invite l’urbaniste à l’humilité car la créativité ne se planifie ni ne se programme […] La fabrique de la ville créative se trouve dans la capacité des acteurs à accepter et rendre possibles des initiatives qui les dépassent. » La création ne sera jamais une science exacte.

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